Qu’est-ce que l’histoire ?
Article mis en ligne le 20 juillet 2012 par IRELP-adm1
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« Je suis historien. C’est pourquoi j’aime la vie »
H. Pirenne, cité par M. Bloch

Il a été dit qu’un historien devait être un bon amateur de roman policier [1] et de ses techniques intellectuelles [2]. Cela nous ramène à l’étymologie de la discipline : l’enquête sur le passé. Mais cette interrogation est tout sauf spontanée et désordonnée : « Toute recherche historique suppose, dès ses premiers pas, que l’enquête ait déjà une direction » [3], ce qui s’appelle, dans le vocabulaire des historiens, un « questionnaire ».

L’historien a la grande chance de pouvoir s’interroger quant à l’état de son travail et à la place de ce dernier dans le débat. Il n’a d’autre intercesseur que sa réflexion.

Régulièrement, des apports nouveaux à ce débat sont déposés et c’est une excellente chose.
Une des réactions les plus remarquées fut celle d’un groupe d’historiens qui précise :

« L’histoire n’est pas une religion. L’historien n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant.
L’histoire n’est pas la morale. L’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner, il explique.
L’histoire n’est pas l’esclave de l’actualité. L’historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n’introduit pas dans les événements d’autrefois la sensibilité d’aujourd’hui.
L’histoire n’est pas la mémoire. L’historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits. L’histoire tient compte de la mémoire, elle ne s’y réduit pas.
L’histoire n’est pas un objet juridique. Dans un État libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l’Etat, même animée des meilleures intentions, n’est pas la politique de l’histoire. »

Toutes ces caractérisations sont justes. Nous les avons faites nôtres, cependant elles ont une forme négative. C’est, d’ailleurs, leur but. Il manque le positif, la définition (ce qui n’est pas l’objet de cette déclaration ; à juste titre, car elle aurait transformé cette pétition de principes en affirmation de doctrine).

Nous souscrivons totalement à cette déclaration, dans son fond comme dans sa forme. Il nous importe, cependant, dans le cadre d’un travail spécifique qui vise à revenir sur l’historiographie de la Libre Pensée, de préciser quelques éléments et, préalablement, d’établir, plus ou moins sommairement, l’état des lieux.

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Robert Penn Warren

On pourrait citer le grand romancier Robert Penn Warren dans le très remarquable Les Fous du Roi où il fait dire au narrateur, un ancien étudiant en histoire (qui, d’ailleurs, n’a rien oublié du sens originel grec du mot « histoire » : enquête puisque c’est de cela que traite le roman) : « Si les humains pouvaient vivre sans souvenirs, ils seraient parfaitement heureux. J’ai été étudiant en histoire autrefois, et, si j’ai gagné quoi que ce soit à ces études, c’est bien cette certitude ».

Ceci est plaisant mais c’est faux.

Sur ces mots, sur cette question (« à quoi ça sert ? ») s’ouvre l’exceptionnel Apologie pour l’Histoire de Marc Bloch.

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Marc Bloch

Et il faut se féliciter que l’œuvre de Marc Bloch ait été rééditée récemment, même partiellement, et que sa biographie soit à l’ordre du jour [4].

Pourquoi l’Histoire ? Poser cette question maintenant, c’est s’interroger, aussi, sur ce que G. Noiriel appelle la « crise » de l’histoire et il insiste, à juste titre, sur les guillemets entourant et, en quelque sorte, protégeant le mot crise [5].

Peut-être, d’un certain point de vue, la « crise » de l’histoire est-elle consubstantielle à l’histoire elle-même ? Ainsi, J. Le Goff et P. Nora parlaient, en 1974, de l’historien qui « est mal à l’aise dans sa peau » [6]. Il ne s’agit pas ici de refaire le procès entre « histoire méthodique » et « histoire sociologique », ce qui, dès les premières années du XXe siècle, marquait une forme de crise, la « première crise » suivant G. Noiriel [7]. On peut même remonter jusqu’à Thucydide qui, détaillant le fonctionnement de son récit, formulait les ambitions du travail historique : être « jugé utile par ceux qui voudront voir clair dans les événements du passé, comme dans ceux, semblables ou similaires, que la nature humaine nous réserve dans l’avenir » [8], en rupture avec le romanesque ou le mythique, donc en « crise » avec ces derniers. On peut rappeler que F. Braudel,

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F. Braudel

dans l’important article sur « la longue durée » [9], en 1958, le commençait par « il y a crise générale des sciences de l’homme ». Marc Bloch, pour sa part, mentionnait « ces perpétuels ’’repentirs’’ de notre métier » [10]. On le voit, les exemples sont permanents quelle que soit la période et quelque soit l’auteur.

La crise, le paroxysme sont-ils les moments permanents de l’histoire ? Celle-ci ne peut-elle vivre sans ces « crises » régénératrices, sans une remise en cause récurrente de son statut ?
Si tout est crise, où est donc la crise, on doit s’interroger sur la situation de la crise considérée comme un absolu permanent. Et, en même temps, la succession de crises, le caractère systématiques de celles-ci n’interdit pas d’étudier telle crise spécifique, dans des limites chronologiques et spatiales définies.

Tant qu’il y aura histoire, il y aura crise de l’histoire, parce qu’elle est déchirée en des pulsions contraires, parce qu’elle est œuvre humaine. Elle constitue un enjeu social et politique.

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G. Noiriel

Une fois que ces deux écueils (la fausse impossibilité d’étudier une crise spécifique, la nature socio-politique des crises de l’histoire) ont été balisés, on peut mieux s’interroger. Quels sont les éléments ponctuels, factuels de la « crise » actuelle ? Les symptômes en sont nombreux et, disons-le, pour un certain nombre d’entre eux, ils sont écœurants. Dans un ouvrage tout récent, G. Noiriel parle même de « crise de croyance », postérieure et consécutive à Mai 68 [11]. Sur cet aspect, nous ne le suivrons pas : toute crise devient obligatoirement une « crise de croyance » puisque le déficit de confiance est, justement, le symptôme absolu de la crise.

Mais la « crise » ne s’exprime pas seulement sous cette forme.

De ce fait, on utilise de plus en plus des « experts-historiens » pour les musées, les musoirs, les mémoriaux, les expositions, les commémorations, la régionalisation, le tourisme. De cette catégorie, ressort le curieux historien d’entreprise (c’est à dire, ici, rémunéré par l’entreprise) qui se distingue mal de l’apologiste. Où commence la commercialisation, où finit l’histoire ? Détachés de la recherche, détachés de l’enseignement…

Le corollaire est : L’historien doit-il être un témoin, un « expert » comme dans le procès Touvier ou dans l’affaire (sur certains aspects, de nature différente) Pierre Cot où la famille constitua et choisit un jury d’historiens pour se défaire de publicistes malintentionnés [12] ? A supposer qu’il accepte ce rôle, encore faut-il qu’il conserve tout ce que l’on est en devoir d’attendre de l’historien (mais le peut-il ?). Tel n’était pas le cas dans l’affaire Touvier. On ne peut, comme R. Rémond,

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René Rémond

rappeler avec désinvolture avoir « travaillé près de 3 ans avec la commission d’historiens instituée par le cardinal Decourtray » [13]. Il faut être plus disert. Rappelons que le Vatican a refusé à ces historiens (Rémond et alii) la possibilité de consulter l’intégralité des archives. Ces historiens ont accepté de travailler sur des archives incomplètes et ont rendu un rapport sur la base de données faussées, rapport absolvant – faut-il le rappeler – la hiérarchie catholique ! Le résultat ne peut qu’en être partiel, donc partial [14].

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Annie Lacroix-Riz

De même, si l’historien s’exprime devant les tribunaux, ce n’est plus l’historien qui parle, il bascule vers le rôle de procureur [15] ou, pour le moins, d’auxiliaire de justice. Mais la différence est palpable : s’agit-il d’un tribunal symbolique dans lequel, par ailleurs, les formes sont respectées ou d’un tribunal réel avec sanctions réelles, rendues « au nom du peuple français » ? M. Bloch disait que la différence entre l’historien et le juge n’est pas dans l’impartialité de la démarche mais dans le fait que l’historien n’avait pas de « sentence à rendre » [16]. Mais, alors, peut-il sortir de son rôle, contribuer à rendre sentence ?

Il y a quelque part, le risque de « l’abus de pouvoir » (l’historien utilisant la science pour faire prévaloir ses choix personnels) [17].

A se situer ainsi, sur un terrain non spécifique de l’histoire, on aboutit à ce que l’histoire comme forme particulière, spécifique, de l’activité humaine soit rejetée. Ceci pose un double problème.

Cette discussion est, à de multiples aspects, perverse.

L’histoire perd doublement, comme science stricto sensu, mais si nous sommes d’accord avec M. Bloch, la démocratie, au sens étymologique, perd également. L’historien doit pouvoir effectuer ses recherches librement et il doit pouvoir les présenter au peuple, à la Cité.
Or, ce rôle social [18], l´historien ne peut l’atteindre que par l´examen réciproque des connaissances qu´il apporte et donc qu’au travers de lieux d´échanges (revues, instituts spécialisés, séminaires, colloques, publications, exceptionnellement media etc) mais la seule énumération de ces lieux d’échanges illustre qu’il ne s’agit pas toujours de lieux de production, c’est à dire de lieux où l’historien, d’une manière ou d’une autre, va à la recherche du public (le rencontrer est un autre problème). Le rôle social se tient souvent en dehors de la société et cela n’est pas une petite question que celle du microcosme spécialisé (y compris à l’intérieur du métier) et donc celle du risque de l’élitisme. Il en va du problème de la circulation de l’information.

Car, bien peu de chercheurs accèdent aux « privilèges de la vulgarisation » [19], ce qui divise encore plus le métier. Quand la production en termes de vulgarisation – là aussi, il faut utiliser ce terme avec précaution : quoi de commun entre tel « spécialiste » interrogé à la télévision et tel chercheur publiant tel travail, méconnu mais précieux ? - intervient, « les éloges, les blâmes et les oublis émanent, en bonne partie, des historiens eux-mêmes » [20] ce qui fausse le débat puisque cette critique s’opère également en terme de vulgarisation (essentiellement les media). On aboutit à des polémiques féroces que le public (au sens large) ne peut comprendre, à des flagorneries remarquables (et réciproques) ou à des silences éloquents.

Cette vulgarisation-là, en fait, devient une forme de dépendance aux lois du marché [21]. Pour parler bref, l’histoire dans une société capitaliste n’échappe pas aux lois du capitalisme. Et les lois du marché dictent leur « méthode ». Cela n’étonne que ceux qui veulent en être étonnés.

Et en découle une étrange dialectique :
Dans nombre de publications, on en arrive à une absence de bibliographie, d’appareil critique (le papier est rare, cela coûte cher), à « des livres faciles à lire, pas trop gros, pas trop minces, avec un minimum de notes » [22]. Cela n’est pas seulement dû à une prétendue facilité de lecture que l’on attribue à un très hypothétique lecteur qui serait rebuté par l’appareil critique et les notes le constituant mais aussi à une recherche de moindre coût : un tel lecteur, dans le plus probable des cas, lirait ou ne lirait pas les notes si le livre l’intéresse et s’il ne l’intéresse pas, l’argument de la présence rédhibitoire des notes ne tient pas : le livre en question, avec ou sans notes, ne serait pas acheté. L’éditeur participe alors du faible niveau intellectuel de la production, de la déliquescence des critères de la recherche historique ; pire, il les anticipe, il les réclame, il les organise.

C’est une variante que l’on connaît, quelque peu amendée, sur un autre type de littérature marginale (quoique …) à notre sujet.

On a constaté, ainsi, que les auteurs de la revue Esprit rédigent régulièrement des essais « sur des questions de société… (qui ne sont) ni un travail scientifique, ni une enquête journalistique, ni un ouvrage érudit de philosophie… (cela se) se rapproche de ces différents produits intellectuels sans jamais se confondre avec eux » [23].

De ce constat abrupt, trois attitudes diverses peuvent suivre (ne parlons seulement que de ceux d’accord avec ce constat) :
a) l’assujettissement à ces lois, voire leur glorification passive (après tout, c’est rentable)
b) l’aveuglement ou l’indifférence, voire le cynisme
c) la lucidité, condition nécessaire et préalable au refus, sans parler du refus lui même, mais le refus peut être paralysant.

Hélas, mais dialectiquement, il est possible que ces attitudes co-existent voire se confondent.
Il y a – last but not least, on le sait - une crise du paradigme, c’est à dire du discours commun, du modèle, ou plus exactement de ce qui est appelé couramment ainsi [24]. En effet, où est le discours commun entre un médiéviste et un historien du mouvement ouvrier ? entre un archéologue de l’Afrique pré-coloniale et un spécialiste du président Kennedy ? Il ne l’est que dans les objectifs et les méthodes, les pratiques. Et encore ! A l’intérieur même d’un groupe de spécialistes, ce discours commun n’existe plus.

Cette crise du discours est illustrée et accentuée par la multiplication ad nauseam des « tournants » [25] et des innovations.
Les innovations sont souvent d’ordre sémantique, introduisant des « termes sauvages » tels « herméneutique », « paradigme », « sémiotique », « déconstruction » [26].

Cruellement, G. Noiriel parle de « jeunes intellectuels ambitieux qui ont trouvé dans le langage ésotérique des philosophes un moyen de se distinguer de leurs semblables » [27].

La cruauté n’exclut pas l’ironie (au contraire).

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E. Leroy-Ladurie

En ce sens, E. Leroy-Ladurie a parlé de « l’histoire immobile », ce qui signifie supprimer la tension entre ce qui bouge et ce qui ne bouge pas [28]. De glissement en glissement, (dans les Annales, il avait écrit « le temps est peut-être le seul véritable objet spécifique de l’histoire » [29] ce qui est l’extrapolation – peu logique, au demeurant - de « la longue durée » de Braudel ) on en arrive à « l’histoire immobile » mais aussi, mais surtout, au reniement de M. Bloch : « l’histoire est la science du changement » [30].

Le nœud gordien – théorique et pratique, à la différence de celui d’Alexandre - est celui de la contradiction entre la nécessaire autonomie de l´Histoire, matérialisée et causée par l´empirisme des recherches [31] et la nécessité de défendre cette autonomie, donc de la théoriser, donc de prendre le risque de quitter cet empirisme fondateur (si j´ai bien compris G. Noiriel et sa défense de l’histoire « pragmatiste »).

Pourquoi l’histoire doit-elle être autonome, c’est à dire libre ? Parce que si elle ne l’est pas, elle est une histoire « qui sert c’est à dire une histoire serve » pour rappeler le propos féroce mais pertinent de L. Febvre.

L’histoire ne peut être, ne peut avoir un discours partisan.

Autonome contre qui ? contre l’Etat, contre le pouvoir et, en même temps, c’est l’Etat qui permet de travailler à de nombreux historiens. Raison de plus pour ne pas céder et pour veiller à conserver cette autonomie. On a vu qu’il devait en être de même des pouvoirs économiques, par exemple.

En ces temps de « construction européenne » la plus grande vigilance s’impose également contre les tentatives d’imposer une histoire officielle, cette fois ci, au niveau européen, en criminalisant les théories relatives à la lutte des classes, donc les ouvrages y compris historiques qui s’y réfèrent. L’Union Européenne consacre une part non négligeable de son action à l’enseignement supérieur, y compris sa propre glorification : par exemple, il existe 409 chaires « Jean Monnet » [32].

Mais l’historien ne peut être dans sa tour d’ivoire, ne serait-ce que parce qu’il tient un discours public. Là dessus, il ne semble pas qu’un doute existe dans le métier. Les questions interviennent en aval de ce point.

A qui l’historien rend-il des comptes ? Au monde extérieur, aux citoyens mais il ne peut rendre des comptes que sur sa partie propre. Le citoyen historien qui excipe de sa qualité, de ses titres, de sa fonction d’historien pour expliquer, excuser, justifier son engagement comme citoyen ne commet-il pas un contre-sens, une usurpation ? Mais en même temps, l’historien rendant des comptes au monde extérieur par ses publications, ses recherches, ses travaux, ses réflexions, n’est-il pas en droit de présenter, également, sa réflexion de citoyen quant aux problèmes du monde extérieur ? Question qu’il n’est pas facile de résoudre. On en revient à l’humilité de Clio, un aspect du problème que nous aborderons ensuite.

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Pierre Bourdieu

Notons que si l’historien refuse (devrait refuser) cette posture, tel n’est pas le cas du sociologue, du moins, tel n’est pas le cas de P. Bourdieu affirmant « une des fonctions des chercheurs pourrait être (idéalement) de jouer le rôle de conseillers en organisation du mouvement social en aidant les différents groupes à surmonter leurs différents » [33].

La 1ère Internationale (et les courants qui en sont issus, ceux se réclamant du marxisme ou non comme les autres collectivistes, les anarchistes ou les proudhoniens) qui n’était pas la moindre « organisation du mouvement social » proclamait « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Si on suit Bourdieu, le chercheur devrait se situer au-dessus des différents groupes (sociaux ? politiques ?) pour surmonter leurs différents, sans se poser la question de la valeur de ces différences ou divergences. Au nom de quoi ? Parce qu’il est chercheur… Piètre mouvement social qui aurait besoin d’un conseiller en dehors de lui et qui tirerait sa force d’ailleurs que de sa propre énergie.
Ce n’est nullement la conception de la recherche que se font les historiens : G. Noiriel utilise le terme « traducteur » (repris de M. Bloch) entre les vivants et les morts, les initiés et les novices, le métier et le public [34]. Se situer « entre » et se situer « au dessus », c’est totalement différent.

« L’historien a des devoirs envers lui-même et envers ses lecteurs. Jusqu’à un certain point, il a charge d’âmes… nous croyons à la vertu sociale de l’histoire » écrivait A. Mathiez et l’ancienneté de ces propos ne les dévalorise en aucune manière [35].

Cette ambition pose, sous un certain angle, la question du discours, de l’écriture, de sa qualité.
Notons que M. Bloch, toujours pertinent, insiste sur la nécessité de tenir un langage intelligible : « je n’imagine pas, pour un écrivain, de plus belle louange que de savoir parler, du même ton, aux doctes et aux écoliers » [36].

Actuellement, un historien lambda ne parle pas la même langue, ni à ses pairs, ni au monde extérieur ; il doit tenir aux écoliers un langage simplet, voire simpliste et aux doctes un langage inintelligible (ou presque).

Le discours de l’historien doit être compris par ses contemporains. Il n’est pas la Pythie de Delphes. Il ne devrait pas l’être, en tout cas. La discussion entre le discours intelligible et le rôle social s’entremêle ici, ce qui est assez logique. Parler, c’est toujours parler pour quelqu’un.

Mais, autre et nouvelle contradiction, l’historien n’est pas hors du monde. S’il l’était, il perdrait toute crédibilité : ayant pour vocation de s’adresser au monde, depuis Thucydide, il ne travaillerait que pour lui seul. On ne peut être ermite et prophète, en même temps. Cassandre n’était pas écoutée par ceux à qui elle s’adressait mais le tort n’en revient pas à Cassandre. Peut-on imaginer une Cassandre muette ? Ainsi, peut-on interdire à l’historien J. Julliard [37] de prendre parti dans tel ou tel débat politique, par exemple, celui sur la Constitution européenne (plus exactement, pour le « oui » au référendum sur cette Constitution) ?

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Jacques Julliard

Bien sûr que non mais J. Julliard est plus connu et reconnu actuellement comme un politologue, un commentateur engagé que comme un historien. Au nom de quoi, le citoyen J. Julliard, historien de métier, est-il supérieur au citoyen X, cheminot de métier, par exemple ? Est-ce le statut d’ancien historien qui lui permet d’être plus présent dans les media [38] ? si tel était le cas, ce serait une forme à peine voilée de suffrage censitaire [39], « l’aristocratie de la richesse, la plus insupportable de toutes », disait Robespierre.

Pourtant, J. Julliard expliquait en 1992 : après « l’imposture communiste », « les intellectuels ont cessé de se mettre au service des partis et ont reconstitué entre eux une communauté de dialogue et d’action » [40]. Cette mise en service était-elle une vérité en 1992 mais ne l’est plus ensuite ?

Cette exposition publique procède d’un choix politique qui, bien souvent, est un choix rémunéré mais qui nécessite pour ce faire des personnes qui veulent bien être rémunérées. « Et il est incontestable que l’argument de la « fonction sociale » de l’histoire sert fréquemment de prétexte chez ceux qui ont renoncé aux exigences ingrates du travail scientifique pour se cantonner dans des activités en général plus lucratives et plus valorisées » [41].

Cette connivence prend de multiples formes et on passe aisément du voisinage à la complicité. R. Rémond en témoigne clairement et franchement, comme on l’a vu plus haut.
L’exemple de J. Marseille est un des plus nets. Il fustige régulièrement et bruyamment, médiatiquement, l’Etat, la Sécurité sociale, les blocages de la société, les rigidités du Code du Travail, etc. Mais est-il suffisamment crédible après avoir dirigé un ouvrage hagiographique sur l’Union des Industries Minières et Métallurgiques, fer (sans jeu de mot) de lance du MEDEF d’avant L. Parisot, « luxueux ouvrage sur papier glacé, l’UIMM cent ans de vie sociale » [42] avec cette remarquable phrase « l’UIMM a un bel avenir devant elle » ? Son autonomie déontologique en devient des plus réduites quand il tient, paré de l’auréole de l’historien, les mêmes discours et les mêmes thèmes que ceux auxquels il a tressé des louanges de manière aussi crue.

L’historien est aussi autonome par instinct de survie, dirai-je. C’est aussi pour cela que de très nombreux historiens se sont retrouvés sur la pétition « Liberté pour l’Histoire » et qui sont en désaccord sur beaucoup d’autres aspects (nous le voyons bien dans ces quelques lignes). Un pays totalitaire ne peut accepter d’historiens. Un pays qui va vers le totalitarisme non plus. Et, incontestablement, quelle que soit l’opinion que peuvent en avoir les initiateurs (et quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir de tel ou tel d’entre eux), cette pétition est un signe très fort de démocratie.

Ce qui met en valeur les rares (mais remarquables) exceptions : ainsi, M. Dorigny écrit « Vouloir abroger la loi Taubira, au nom de la prétendue atteinte à la liberté de l’historien, est le signe manifeste d’une dramatique méconnaissance des réalités des sociétés d’outremer d’aujourd’hui, dans leurs revendications identitaires profondes, lesquelles ne dépendent pas des jugements portés par les historiens » [43].

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Marcel Dorigny

Passons sur la formule « jugement porté par l’historien » sur laquelle il y aurait beaucoup à dire, surtout quand elle est énoncée par un historien. Mais la question n’est pas là où la situe M. Dorigny : ce n’est pas l’abrogation d’une des lois « mémorielles » qui est demandée mais celle de l’ensemble de ces textes. Autrement, en effet, cela serait entrer dans une logique d’affrontements « identitaires », sur lequel l’historien n’a pas à se prononcer. L’historien veut pouvoir exercer librement son droit à la recherche qui est, comme le dit la Libre Pensée dans son communiqué du 16 mars 2006, « constitutif de la démocratie » ; tout ce qui peut, d’une manière ou d’une autre, restreindre ce droit doit être rejeté ; de la même manière, et avec la même vigueur, tout ce qui fait obstacle au libre débat entre historiens doit être balayé.

Dans ces conditions, peut-il exister le risque d’une instrumentalisation de l’histoire ? c’est impossible, en théorie du moins. On ne peut qu’instrumentaliser les historiens et, encore !, à condition que ceux-ci (ou certains d’entre eux) le veuillent bien. Cela nous renvoie au débat précédent. Ce qui explique la réaction des praticiens du métier, quelles que soient leurs fortes différences internes.
Alors, à nouveau, qu’est-ce que l’Histoire ? à quoi sert l’Histoire ?

Nous avons mentionné au début de ce travail la question des lois dites « mémorielles ». Essayons de préciser.

Malgré les efforts de très nombreux historiens, il existe encore une sourde et lourde confusion entre mémoire et histoire.

On l’a vu plus haut, la mémoire n’est pas l’histoire ; cette dernière obéit à une méthode, des pratiques, une ambition, un rôle social, même moral d’un certain point de vue. La première est subjective et individuelle, fragmentée, incertaine. L’histoire est large, critique et comparatiste, la mémoire est étroite (tant que par l’observateur que par le champ de vision de celui-ci), a-critique et unique. Cette distinction n’est pas une dévalorisation : la mémoire peut être utile à l’histoire, justement parce qu’elle apporte de subjectif et de limité.

Pour essayer de nous faire comprendre, disons que Fabrice del Dongo est à la connaissance de la bataille de Waterloo ce que la mémoire est à l’histoire. La différence entre l’œuvre de mémoire de M. Bloch dans L’étrange défaite et n’importe quel souvenir de la campagne de 1940 (précieux au demeurant) est que l’auteur possède le regard professionnel de l’historien et, par exemple, ne cède pas à la foi envers n’importe quel « propos de hasard ». Plus, il appelle explicitement à la méfiance à leur encontre [44]. Voilà, d’ailleurs, une des raisons qui condamne la publication sans solide appareil critique d’un témoignage. Nous ne sommes plus dans le domaine de l’histoire produite.

Hélas, ce terme équivoque (« mémoire ») est parfois utilisé dans le sens de « production de l’histoire » comme nous l’avons vu dans le cas de G. Noiriel (c’est un lapsus calami, voulons-nous croire puisque les termes utilisés ailleurs sont sans ambiguïté [45]).

Le « devoir de mémoire » après avoir été une formule creuse est un poncif vulgaire : on en parle jusqu’à plus soif.

Notons que, à ma connaissance, jamais il n’a été fait mention d’un devoir d’histoire. La science historique ne peut être imposée moralement (et c’est heureux) mais la subjectivité personnelle devient un impératif éthique. Celle-ci se hisse au niveau de l’universel alors qu’elle ne possède aucun des caractères lui permettant une telle promotion. Ad augusta per angusta ?

Et certaines remarques de R. Rémond à ce sujet rendent perplexes.

Par exemple, « chacune de nos lois mémorielles a son explication propre », écrit-il [46].

S’il y a bien une histoire particulière à chacune de ses lois et si cette histoire individuelle est remarquable : la loi Gayssot comme la loi Taubira, la loi colonisatrice comme la loi sur le génocide arménien possèdent, chacune, des considérants politiciens voire électoralistes similaires, l’explication « propre à chaque loi » (donc différente pour chacune des autres) est des plus sommaires. On réduit chaque texte au plus petit dénominateur, même pas commun. Démarche curieuse dans le cas d’une réflexion historique alors que la recherche du commun ici plus qu’ailleurs est pertinente. Interrogeons-nous sur la possible cohérence entre toutes ces lois et elle apparaît bien vite. Chacune se construit sur une autre, s’adosse à une précédente. Ainsi, les lois Taubira et colonisatrice sont « symétriques et solidaires » [47] : elles sont le produit de revendications communautaires, diverses, différenciées, parfois divergentes dans leurs énoncés (loi Taubira et loi colonisatrice), mais toujours convergentes dans leurs motivations et, surtout, dans leur philosophie.

C’est cette question qu’il faut se poser.

Pour parler bref, en tant que telles, et sur le fond, elles illustrent le refus (quelle qu’en soit la volonté des auteurs) de la philosophie individualiste et rationaliste des Lumières [48]. Les hommes ne sont plus libres et égaux en droits mais enfermés dans leurs communautés – ce qui leur est commun et qui les oppose à d’autres êtres humains – et reconnaissables à cette appartenance. L’homme n’est donc plus libre car il est membre dès sa naissance d’une communauté dont il ne peut s’extraire (le détestable phénomène du outing), il est prédestiné, pire, il est condamné (on n’est pas loin du péché originel) ; les hommes communautarisés ne sont plus égaux en droits mais inégaux à cause de leur supposée histoire commune (l’esclavage, le génocide, etc) qu’il faut entretenir et valoriser de manière spécifique. Ce n’est pas à l’histoire qu’elles renvoient mais à la mémoire (subjective et fragmentée).

Arno Klarsfeld, dont on se demande quelle est la compétence qu’il possède pour avoir été choisi par le ministre Sarkozy [49] affirme « l’Histoire n’appartient pas aux historiens » [50]. C’est une boutade, mal plagiée, de celle de Clemenceau « la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires ».

Cela ne veut rien dire, la boutade passée. La recherche, c’est à dire la production de l’histoire (parce que de la même manière qu’une pensée non formulée n’existe pas, pour citer Hegel, une recherche historique non exposée, non produite n’existe pas) appartient aux historiens. Parce qu’ils sont équipés intellectuellement, mentalement, professionnellement, pratiquement, collectivement, quasiment quotidiennement, pour répondre aux problèmes de la recherche historique.

R. Rémond récuse la valeur de la mission confiée par Sarkozy à A. Klarsfeld à propos des lois mémorielles (avec humour et humeur, il dit « le jeune Klarsfeld »). En cela, il a totalement raison. Mais son commentaire surprend : « Pareille mission me paraissait exiger une personnalité indiscutable ayant sur ces questions une compétence reconnue et non suspecte d’appartenance à une communauté » [51]. Tout à fait juste : une personnalité « suspecte d’appartenance à une communauté » n’est pas « indiscutable ». Alors, pourquoi le catholique revendiqué Rémond accepte-t-il régulièrement de telles missions (par exemple sur l’affaire Touvier et l’Eglise ou sur le « fichier juif » de Vichy en 1996) ? Pourquoi alors, quand il préface le travail d’A. Fleury « La Croix » et l’Allemagne, écrit-il « que je sois moi même le fidèle d’une de ces Eglises ne me disqualifie pas ; au contraire, comme catholique… » [52] ? N’y a –t-il pas quelque contradiction ?

Quant au fond, il affirme contradictoirement à la fois « le droit de parler d’histoire n’est pas réservé » [53] et « toute discipline requiert un minimum de compétences » [54].

La seconde affirmation est indiscutable et le parallèle fait avec telle ou telle science est éclairant : qui peut parler pertinemment en étymologie, en psychologie, en archéologie, en chirurgie sans compétences ? Un minimum de connaissances et de pratiques vérifiées est nécessaire, cela va de soi. Mais pourquoi atténuer cette remarquable formulation ? Certes, tout le monde peut dire n’importe quoi sur n’importe quel sujet. Mais pas à n’importe quel prix, pas sans conséquence. Que l’on parle d’histoire (de médecine, de réparation automobile, de relations humaines, de football) sans être qualifié est dangereux. Bien évidemment, à des degrés moindres : le ridicule ne tue pas toujours. R. Rémond estompe considérablement la récusation que l’on doit faire de l’incursion malvenue de Klarsfeld-Sarkozy dans le domaine de la recherche historique.

Pour reprendre l’exemple qui nous est donné, la médecine n’appartient pas aux médecins, non plus, certes, elle appartient aussi aux malades et aux biens portants mais il vaut mieux être soigné par un docteur en médecine que par un gourou.

De Klarsfeld à Diaforus, il y a un pas que l’on peut franchir avec allégresse.

Quel sont donc l’objet et l’objectif de l’histoire, puisque le premier détermine obligatoirement le second ?

Depuis M. Bloch, on définit l’histoire comme « la Science des hommes dans le temps » [55]. Il précise bien « les hommes » et non l’Homme.

Ce qui n’est pas les hommes ne nous intéresse pas.

Ce qui n’est pas dans le temps ne nous intéresse pas. Ou, plus exactement, cela n’appartient pas à « l’histoire des historiens » [56]. Depuis plus de 60 ans, on n’a trouvé rien de mieux, rien de plus simple, rien de plus évident. Commenter serait affadir.

En conséquence, l’objectif de l’histoire n’est pas en rapport avec l’Homme mais avec les hommes, donc avec leur présent. C’est cette tension du passé et du présent qui est un des ressorts de l’histoire, pour expliquer l’un par l’autre et réciproquement.

Si cet objectif a une part morale ou politique non négligeable, c’est au sens le plus haut du terme : l’histoire s’adresse aux hommes parce qu’ils font l’histoire, même s’ils ne la font pas dans des conditions arbitraires, pour paraphraser Marx.

L’objectif de l’histoire devient, modestement, « nous aider à mieux vivre » comme disait Marc Bloch, ce qui est rappelé par Gérard Noiriel avec insistance et pertinence [57]. Ce n’est pas autre chose que la phrase de Thucydide « pourquoi récriminer si longtemps sur le passé, si ce n’est pour le profit du présent ? » [58]. Fustel de Coulanges opportunément cité par G. Thuillier et J. Tulard expliquait « l’histoire ne résout pas les questions : elle nous apprend à les examiner » [59]. Phrase dont on ne mesurera jamais l’importance. Peut-être apprend-on avec l’histoire, mais on n’apprend pas de l’histoire. Et on apprend avec l’histoire, à condition d’entretenir avec elle un langage commun. Précisons que sur ce dialogue avec l’histoire, les historiens sont très significativement prudents.

Reconnaissons que ce n’est déjà pas si mal et qu’une des qualités, une des vertus cardinales de notre amante suprême, Clio, est l’humilité. Non à cause d’une improbable modestie mais en raison d’une lucidité sur ses moyens d’action, réels ou supposés. L’historien ne fait pas l’histoire.

Et c’est ici que les problèmes commencent…

Voilà pourquoi le débat sur l’histoire comme science et l’histoire comme art relève de la scolastique [60].

Voilà pourquoi la question de la méthode historique est d’une si grande importance. Peut-être plus que dans d’autres disciplines, elle est inséparable de l’objectif de l’histoire (probablement à cause des difficultés de l’histoire à se théoriser).

Y a t il une méthode historique ?

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Paul Veyne

On connaît l’objection de P. Veyne « non, l’histoire n’a pas de méthode (…) [elle est] composée de tout ce qu’un historien peut apprendre à droite et à gauche » [61] ; objection intrigante, pour user d’un terme qu’il affectionne, si ce n’est provocante.

Cette méthode est-elle le fruit d’une conception théorique, philosophique ou d’un ensemble de pratiques ? Elle ne peut être que cette dernière parce que l’historien dialogue avec des sources et que ce dialogue est, à la fois, indirect (quoique… l’archive ne répond aux questions que si elles sont posées, peut répondre mal, ou à une autre question, ne pas répondre du tout mais elle ne peut parler toute seule), systématique (le pluriel de l’expression « les sources » souligne assez la nécessité de la multiplicité) et critique. Ce système indirect et critique (régressif) est appelé « méthode » mais il n’existe que par la pratique. L’histoire est une pratique, comme cela est dit avec insistance par de nombreux protagonistes (tous, semble-t-il).
« C’est avant tout par la pratique du métier que la méthode peut progresser » [62]. Ou encore, « la méthode historique est … une méthode de l’érudition » [63]. « ’’Faire de l’histoire’’, c’est une pratique » [64]. On pourrait multiplier les exemples ad libitum.

Parler de la méthode comme d’une pratique seule pourrait la réduire à une série de trucs, de recettes, y compris techniques. Le format précis des fiches ou la nécessité d’inscrire en haut, à droite de la fiche la cote d’archives, problèmes sur lesquels G. Thuillier et J. Tulard se sont donnés la peine d’écrire renvoie l’imagination du côté de Bouvart et Pécuchet [65]. A l’heure de l’informatique, c’est même dérisoire.

Cette érudition historique n’est pas une forme de pédantisme mais de mise à disposition des sources. C’est avoir un comportement égalitaire avec le lecteur, quel qu’il soit, que « chaque affirmation soit accompagnée de preuves, de renvois aux sources et de citations » [66] ?

Et, en même temps, un historien ne peut pas ne pas se poser, à un moment ou à un autre, la question (très incertaine) de la théorisation de sa pratique. Ecrit-il son Discours de la méthode ? Ecrit-il lui-même sa propre Apologie pour l’Histoire ? Oui et non. Au moins qu’il ne décrive cette pratique sans honte (et là est probablement le discours commun, le « paradigme », de tous les historiens et sans conteste leur plaisir réciproque. Peu me chaut tel détail mais m’enthousiasme le cheminement intellectuel qui y mène). On connaît le propos de M. Bloch « le spectacle de la recherche est rarement ennuyeux » [67].
Ajoutons que décrire sa pratique est souvent le meilleur moyen d’engager un dialogue fructueux et de se prémunir de critiques malavisées.

Faute de quoi, l’historien n’est qu’un érudit et, ici, un érudit pédant et pénible.

« Sans érudition, il n’y a pas d’histoire » disait G. Lefebvre [68]. Certes, et cela ne se discute pas.

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G. Lefebvre

On peut, également, renverser la problématique : pour qu’il y ait érudition, il faut qu’il y ait histoire, c’est à dire volonté d’histoire. P. Vilar notait avec force que « Marx est très méprisant pour l’érudition dès qu’elle risque de se donner pour explication » [69].

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Pierre Vilar

L’érudition (qui est ponctuelle) n’est pas, non plus, l’histoire (qui est « impérialiste »).
M. Bloch relevait « il n’est pas de pire gaspillage que celui de l’érudition, quand elle tourne à vide » [70]. Sous certains aspects, elle aggrave même les problèmes au lieu de les résoudre. De tels « érudits » sans substance, sans direction, sans volonté font penser au miséreux « Thersite critiquant les rois » de l’Iliade, cher à Hegel [71], toujours criticaillant et toujours puni par la vie.
MI.
La pratique, l’érudition, la méthode historiques sont des moyens, des outils et non des fins.

La fin est la production, la publication historique. Ici, on rencontre le problème de la production qui tourne à vide.

C’est le cas dans la multiplication actuelle de para-textes ou de méta-textes présentés comme des produits de recherche : ego-histoire, essais, publication de textes d’époque (lettres, récits, mémoires, souvenirs, témoignages, iconographie, interviewes, etc), très souvent sans appareil critique ou des plus réduit, la reproduction ou réédition d’études déjà produites – sans le dire, ou presque - les pamphlets comme on l’a vu plus haut. Renonçant aux critères de la méthode historique, dans quelle mesure participent-ils à la production et dans quelle mesure, surtout, l’obstruent-elle ?

Enfin, si l’assimilation jacobinisme-nazisme est fréquente, l’assimilation jacobinisme-stalinisme est récurrente tout comme l’assimilation « communisme »-nazisme (ou fascisme). Cela mérite quelque discussion [72].

Tout ce qui précède est la facette intellectuelle (ou, plus exactement, qui se qualifie telle) de l’historiographie.

On pardonnera ce survol des plus schématiques.

Car tel est le faux procès fait à l’histoire : n’étant pas vraiment une science, elle ne peut le devenir qu’en s’associant à d’autres disciplines, plus ou moins volontairement (J. Le Goff et P. Nora ont même parlé d’une « agression des sciences sociales » [73]). Que l’histoire soit ou non une science, qu’elle souhaite le devenir ou non, cela n’est pas, à ce point de la discussion, une question utile.

Mais, par essence, l’histoire est interdisciplinaire.

Pour G. Noiriel, il est obligatoire de « mobiliser dans son propre travail des nouveautés apparues dans d’autres domaines du savoir » [74] mais, prudemment, il rappelle que « les discours sur l’innovation ne constituent pas toujours, en eux mêmes, des preuves d’innovation » [75].

Ce que disait M. Bloch, sous une autre forme, quand il évoque la nécessité pour l’historien de posséder « une teinture de toutes les principales techniques de son métier » [76].

Mais le secours à d’autres sciences, ne serait-ce qu’à leur langage, sert-il à éclairer ou à embrouiller le discours ? C’est le « droit à la métaphore » dont Bricmont et Solal disaient « le rôle d’une métaphore est généralement d’éclairer un concept peu familier en le reliant à un concept qui l’est plus – pas l’inverse » [77].
Qu’est-ce qui est au centre d’un travail historique ? La production historique, ses pratiques, ses méthodes, ses qualités et ses défauts !

Ainsi, « l’histoire économique et sociale, reste cependant l’histoire – donc une connaissance de l’homme », relevait G. Lefebvre [78].

Nous sommes bien d’accord, une fois de plus, avec G. Noiriel : « Toute réflexion sur l´histoire nécessite une culture théorique » [79] mais de quelle culture théorique peut-il s’agir ?

Peut-on se tourner vers le marxisme ? P. Vilar expliquait que « n’importe qui peut se déclarer historien marxiste » [80]. C’est un des aspects du problème : qui valide cette étiquette, cette revendication de la pensée (et de l’action) marxiste ? Ce n’est pas valable seulement pour le marxisme.

M. Eliard souligne « le lien entre théorie et pratique qui constitue le noyau essentiel de la pensée de Marx » [81]. C’est cette dimension qui manque à tellement de chercheurs se réclamant du marxisme (certes, moins nombreux en 2006 qu’en 1980 !) et pas seulement à eux. A conditionner de rappeler que la pensée de Marx n’est pas spéculative : « les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, ce qui importe c’est de le transformer ». La pratique marxiste est révolutionnaire, militante ; son objectif est de transformer le monde. Le chercheur ne peut se fixer cette ambition. Donc, quelque part, l’analogie tombe à plat.
Cela différencie l’historien du politologue ou de l’idéologue : la pratique qui, pour l’historien, se fait dans les sources. Cela se différencie aussi par l’expérimentation qui est impossible en histoire [82]. Or, « aucune science ne progresse sans constructions théoriques. Mais la difficulté est plus grande dans le domaine des « sciences sociales » car la méthode expérimentale y est peu applicable. Le recours nécessaire à l’abstraction comporte le risque de tomber dans les travers de la spéculation » [83].

Cette remarque aurait pu éviter nombre de discours oiseux sur l’historiographie (à moins de considérer comme tels esprits taquins, que certains aiment les propos oiseux parce qu’ils masquent les questions de la pratique et obscurcissent les problèmes de la théorie).

Alors, vers quel savoir se tourner ?

La philosophie ? Une objection majeure apparaît : si l’histoire n’est pas une science, en quoi l’aide de la philosophie, qui n’est pas plus une science, peut-il lui donner un caractère scientifique ?

G. Noiriel affirme « un historien, quel que soit son génie, ne peut être qu’un philosophe occasionnel, sauf à renoncer à son métier d’historien [84] » car « le philosophe pur, s’adresse directement au public » [85]. C’est l’inverse de la démarche de l’historien qui dialogue d’abord avec des sources. Il s’agirait incontestablement d’une régression : l’un est éminemment théorique (spéculatif), l’autre essentiellement pratique (ou, plus exactement, pragmatique).

Et pour nous fâcher définitivement avec les philosophes, rappelons la formule de Marx : « la philosophie est à l’étude du monde réel, ce que l’onanisme est à l’amour physique ».

Ce n’est pas une critique de l’onanisme mais une évaluation de la philosophie.

Comme la question de la sociologie, « science » sur laquelle l’histoire peut prétendre s’appuyer, se pose, il est nécessaire de revenir brièvement sur cet aspect.

Parfois, on oppose marxisme et sociologie. Parfois, on les identifie. Une fois de plus, ce genre de discussion relève de la simple scolastique. L’une et l’autre propositions sont discutables dans les deux cas à condition, comme toujours, de s’entendre sur le sens des mots.

Marx a écrit de la sociologie et « de la bonne sociologie », dit M. Eliard [86]. Et le marxiste M. Eliard ajoute « une sociologie qui nie l’existence des classes est une piètre sociologie » [87]. Tout, je crois, est dit ici. Hélas, le problème commence …

Trotsky, par exemple, utilise assez fréquemment le terme « sociologie » voire même « sociologie marxiste » [88]. C’est également le cas de Lénine… [89]. N. Boukharine intitule même un des ces ouvrages, en 1921, dans lequel il cite E. Durkheim [90].

Si la sociologie est l’étude des phénomènes sociaux, rien à dire. On peut y annexer Marx et les marxistes, sans problème.

Quoique… Lénine s’exprime ainsi « La doctrine de Marx suscite, dans l’ensemble du monde civilisé, la plus grande hostilité et la haine de toute la science bourgeoise (officielle comme libérale), qui voit dans le marxisme quelque chose comme une "secte malfaisante". On ne peut pas s’attendre à une autre attitude, car dans une société fondée sur la lutte des classes, il ne saurait y avoir de science sociale « impartiale ». Toute la science officielle et libérale défend, d’une façon ou de l’autre, l’esclavage salarié, cependant que le marxisme a déclaré une guerre implacable à cet esclavage. Demander une science impartiale dans une société fondée sur l’esclavage salarié, est d’une naïveté aussi puérile que de demander aux fabricants de se montrer impartiaux dans la question de savoir s’il convient de diminuer les profits du Capital pour augmenter le salaire des ouvriers » [91].

Le marxisme est politique, la sociologie ne l’est pas [92]. L’histoire ne l’est certes pas, mais elle ne prétend tout expliquer.
On peut parler aussi de « sociologie historique » dans un le cas d’un certain nombre d’historiens, y compris « marxistes » comme E. P. Thompson ou A. Soboul, pour ne prendre que des exemples [93]. Mais, même dans ce cas, il faut se défier d’une classification trop rigide : Thompson explique qu’il est difficile, voire impossible de parler d’une classe constituée à un moment donné mais seulement, en ce cas, d’une multitude d’individus vivant une multitude d’expériences [94].

E. Durkheim met en garde contre une telle simplification. Les faits sociaux (et tout fait est social, dit-il à juste raison) ne sont pas en eux-mêmes constitutifs de la sociologie comme discipline [95]. Pour paraphraser M. Bloch à propos de l’histoire, ils ne font pas partie de « sociologie des sociologues » sans préalable bénéfice d’inventaire.

Le travail sociologique ? « Celui d’Émile Durkheim est dit paradigme holistique. Pour lui et ceux qui se réclament de son héritage, la société est un holon, un tout qui est supérieur à la somme de ses parties, elle préexiste à l’individu et les individus sont agis par elle. Dans ce cadre, la société englobe les individus et la conscience individuelle n’est vue que comme un fragment de la conscience collective. Selon ce point de vue, l’objet des recherches sociologiques est le fait social, qu’il faut le traiter comme une chose, sa cause devant être cherchée dans des faits sociaux antérieurs. Le fait social, qui fait l’objet d’une institutionnalisation, est extérieur à l’individu et exerce une contrainte sur ce dernier. Les individus sont donc encadrés dans des institutions, elles-mêmes insérées dans des structures homologues les unes par rapport aux autres. La sociologie est alors la science des invariants institutionnels dans lesquels se situent les phénomènes observables » [96].

Michel Eliard met en lumière « son [Durkheim] organicisme originel opposé à l’individualisme des Lumières et pleinement développé par l’école sociologique durkheimienne contre le matérialisme historique » [97]. C’est également le terme utilisé par G. Noiriel : « solidarité organique » [98].

L’organicisme considère la société comme un tout organique, indivisible. Depuis l’apologue d’Agrippa en 494 av. J. C. expliquant aux plébéiens révoltés qu’ils sont une partie du corps romain comme les patriciens en sont une autre, c’est une vieille théorie qui cherche à calmer les troubles sociaux. Il est le point central de l’encyclique De rerum novarum comme d’ailleurs, bien auparavant, de Saint Thomas d’Aquin : « Dans le corps humain, les membres malgré leur diversité s’adaptent merveilleusement l’un à l’autre, de façon à former un tout exactement proportionné et que l’on pourrait appeler symétrique ».

Cet organicisme structure toute la pensée (toutes les pensées) des Contre-Lumières. La société pré-existe à l’homme et il ne peut ni s’en échapper ni la changer. Z. Sternhell étudie précisément cette continuité et ses développements [99].

Il existe un but politique reconnu chez Durkheim ; M. Eliard met en regard le texte de Rerum novarum et des extraits de la préface de la thèse de Durkheim, le parallèle est saisissant et la corrélation des dates (1891 pour l’encyclique et 1893 pour la thèse de Durkheim) renforce la démonstration [100].

« Une société n’est composée que d’individus et de choses » [101] affirme nettement Durkheim, ce qui est explicitement une attaque contre le socialisme, expression de la lutte de classes. D’ailleurs, le vocabulaire de la socio-histoire utilise, à son tour, les termes « configuration », « groupement », « communauté », « groupes socioprofessionnels », « catégories socioprofessionnelles », « catégorie socio-administrative » [102], c’est tout. Vocabulaire hasardeux ou volonté fixiste ?

« Les révolutions sont impossibles », avons-nous lu, ce qui est, sous une forme à peine différente, exprimé dans Une révision du socialisme : « Il ne saurait donc être question de raser l’organisme social dans un jour de révolution et d’en édifier un autre, à nouveaux frais, sur les ruines du premier » [103].

Mais surtout il s’agit de la négation de la chronologie, de l’événement, de l’évolution, et, bien sûr, consécutivement, de ce phénomène accéléré de l’évolution qui s’appelle la révolution.
Pour sa part, Fr. Simiand remet en cause explicitement la chronologie ; il parle même de « l’idole chronologique » [104]. G. Lefebvre analyse ainsi : c’est « à l’histoire de se ramener à la sociologie, et pour cela d’abandonner les cadres traditionnels de l’histoire chronologique, l’histoire par siècle ou par règne, de se ramener à l’étude de problèmes pour arriver à déterminer les constantes » [105]. La sociologie est née du refus explicite de la chronologie [106].

Pour la sociologie et pour Durkheim (comme pour Cochin, aussi et bien d’autres) l’histoire n’est pas faite par les hommes.

Ainsi, A. Cochin se réfère tellement à E. Durkheim pour construire sa théorie de la machine jacobine que G. Lefebvre peut écrire qu’il est « tout plein de la sociologie » [107]. En effet, dans La révolution et la Libre pensée, Durkheim est mentionné, cité, souvent critiqué, souvent approuvé, tellement, qu’il organise la pensée de Cochin [108]. Cela n’a échappé à aucun contemporain, ni Mathiez ni Aulard. Fr. Furet les cite pour, par contrecoup, valoriser Cochin [109].

Le libre penseur est, même, pour Cochin celui qui veut construire une société nouvelle ou, pour le moins, qui n’accepte pas l’ordre existant.

Et il est piquant de noter, ainsi, la continuité Durkheim-Cochin-Furet puisque ce dernier a véritablement tiré le second de l’oubli [110].

De la même manière, la proximité Rosanvallon-Furet (qui n’étonnera personne, pour cette part) avec l’organicisme commun aux Contre-Lumières et à l’Eglise catholique est nette.

Ceci ne nous éloigne pas de l’histoire, bien au contraire. La sociologie comme discipline, comme ambition, ne nous est pas commune (ce qui ne veut nullement dire que des aspects, voire des pans entiers de la sociologie, ne soient pas utiles).

M. Bloch estimait qu’examiner le « continu » et « le perpétuel changement » est la base du travail de l’historien et il ajoutait « de l’antithèse de ces deux attributs viennent les grands problèmes de la recherche historique » [111]. C’est le centre, c’est la matrice de l’histoire. Et, de ce fait, on ne peut tirer M. Bloch vers autre chose que son centre de gravité : l’histoire. C’est pourtant ce que considère un de ses commentateurs qui en fait le « porte-parole de Durkheim parmi les historiens » [112] ? C’est effectivement « contestable », ne serait-ce qu’eu égard à l’ambition annexionniste de Durkheim quant à l’histoire.

La « grande admiration de Bloch pour Durkheim » [113] est indiscutable. M. Bloch disait qu’avec Durkheim, on pensait « à moins bon marché » [114]. Mais cela suffit-il ?
Et la volonté, l’ambition sociologique de présenter, ou pour le moins de chercher, une explication globale ne pouvait pas ne pas séduire M. Bloch (qui, rappelons-le, ne voyait pas une telle explication globale du côté du marxisme).

L’historien étudie ce qui change et ce qui ne change pas. Or, la sociologie se fixe l’inverse : l’étude des choses qui ne changent pas, les « invariants ».

C’est à ce stade précis de la discussion qu’il faut commencer une réflexion même hâtive sur le travail de P. Bourdieu, travail prolixe, et « complexe » comme le souligne M. Eliard [115]. Et il serait ridicule de prétendre mener en quelques lignes une réflexion aboutie (ou simplement cohérente) sur une œuvre considérable en quantité, se présentant comme une critique de « gauche » de la société actuelle et remarquée à ce titre.
Faute de mieux, voici quelques annotations.

Avec M. Eliard, on notera que le terme de domination est très souvent utilisé par Bourdieu et celui d’exploitation très peu pour qualifier la classe ouvrière [116]. Il en est de même pour la socio-histoire qui se réclame de Bourdieu (mais si on ne peut reprocher au maître les fautes des disciples). Il est, par exemple, remarquable que dans l’ouvrage Introduction à la socio-histoire, G. Noiriel, dans l’article consacré à Karl Marx, n’écrive pas une fois les mots « prolétariat », « communisme », « socialisme », « révolution » [117]. Ou encore « les dominants (patronat) et les dominés (ouvriers) » [118].

Mais quid de « l’habitus », terme du vocable de P. Bourdieu ?

E. Mounier utilise également ce terme dans sa polémique contre les marxistes (qu’il assimile assez imprudemment à M. Thorez pour expliquer que même les marxistes ont besoin de religion, la preuve : la politique de la « main tendue ») [119].

Il est assez amusant de voir que Bourdieu prétend que Marx s’est rapproché du concept d’habitus, concept que Bourdieu utilise près d’un siècle après la mort de Marx [120] !

L’habitus est défini comme « Structure structurante, qui organise les pratiques et la perception des pratiques, l’habitus est aussi structure structurée [121] ».

Marx et Engels dans L’idéologie allemande (certes ouvrage posthume, publié pour la première fois en 1932 et dont on comprend qu’il ait été ignoré de certains auteurs antérieurs mais pas de Bourdieu lui même) avaient abordé cette question. Citons, par exemple :
« Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose, du même coup, des moyens de la production intellectuelle, si bien que, l’un dans l’autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de production intellectuelle sont soumises du même coup à cette classe dominante. Les pensées dominantes ne sont pas autre chose que l’expression idéale des rapports matériels dominants, elles sont ces rapports matériels dominants saisis sous forme d’idées, donc l’expression des rapports qui font d’une classe la classe dominante ; autrement dit, ce sont les idées de sa domination. Les individus qui constituent la classe dominante possèdent, entre autres choses, également une conscience, et en conséquence ils pensent ; pour autant qu’ils dominent en tant que classe et déterminent une époque historique dans toute son ampleur, il va de soi que ces individus dominent dans tous les sens et qu’ils ont une position dominante, entre autres, comme êtres pensants aussi, comme producteurs d’idées, qu’ils règlent la production et la distribution des pensées de leur époque ; leurs idées sont donc les idées dominantes de leur époque » [122].

Dans un opuscule, par ailleurs passionnant, sur le « décembre » des intellectuels français [123], on lit, avec étonnement, que les grèves de la fin de 1995 ont « révélé » l’existence d’intellectuels français organisés en réseaux, notamment chez les sociologues et politologues.

Relevons, au passage, que ces réseaux sont sociaux (peut-il en être autrement ?) et surtout inégalitaires : ainsi, telle pétition présentée comme soutenant les revendications des grévistes est proposée aux chercheurs (« intellectuels ») mais ni aux étudiants ni au personnel administratif, pourtant en grève ou susceptible de l’être [124].

Les réseaux existent depuis les origines du travail intellectuel (Socrate n’aurait pas été condamné s’il n’avait pas eu de disciples, c’est à dire un réseau).

La question ici est de savoir pourquoi 1995 est une date particulière. Parce que la gauche n’était plus au pouvoir et qu’alors, il était possible ou loisible de se révolter (dans des limites données, bien sûr) ?

Parce que depuis les années Mitterrand, les intellectuels ont été totalement instrumentalisés (néologisme pour dire « asservis »), au profit d’une pratique de renonciation au socialisme. La caution des intellectuels à SOS-Racisme, aux « restaus du cœur », à l’opération « Tonton, laisse pas béton » pour l’élection présidentielle de 1988, au communautarisme de toutes sortes mériterait plusieurs ouvrages [125].

Ainsi, quand 1989 et le bicentenaire sont inscrits dans le calendrier politique, tout est fait pour travestir cette commémoration et, en quelque sorte, la « dérévolutionner » [126]. Les protestations des historiens n’ont servi de rien (je pense au célèbre « La Sorbonne est assiégée » de M. Vovelle) et Fr. Furet occupa tout l’espace médiatique alors que le travail historique restait, pour une part non négligeable, dans l’ombre.

P. Bourdieu, au nom – réel ou supposé - de l’importance de ses travaux théoriques (sur lesquels je ne suis pas qualifié pour me prononcer) est « intervenu » dans le mouvement de grève de novembre-décembre 1995 demandant le retrait de la réforme Juppé. Un projet de texte soutenant les grévistes a été proposé à Bourdieu, il l’a raccourci d’un quart [127], notamment en supprimant toutes les revendications (surtout le retrait du plan Juppé) ; les revendications de la grève ont disparu d’un texte prétendant soutenir celle-ci et ce texte fut publié dans le Monde, financé par les sommes initialement destinées à soutenir les grévistes. Pour « aider » les grévistes, on supprime leurs revendications et on utilise l’argent collecté pour eux à autre chose. C’est un double détournement de fond(s). Je ne peux me prononcer pleinement sur la théorie de Bourdieu mais je peux me prononcer sur sa pratique, qu’il ne détachait pas de sa théorie : elle est réactionnaire.

Si « l’histoire est-elle, doit (elle) être une sociologie historique du passé » et si les sociologues ont produit ce que je viens de décrire, on ne peut qu’être réticent [128].

Alors, l’interdisciplinarité, le recours à d’autres sciences ne peuvent exister que si l’histoire est posée comme point de départ, comme point d’arrivée et, aussi, comme méthode. Une fois de plus, il s’agit de la science des hommes dans le temps. Une fois de plus, il faut citer M. Bloch : l’historien est comme « l’ogre » des contes enfantins, « là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier » [129].

Notes :

[1G. Thuillier, J. Tulard, op. cit., p. 87

[2P. Veyne, art. cit., p. 99, « inductions », « déductions », « abductions » sont toutes des méthodes intellectuelles de l’enquêteur

[3M. Bloch, op. cit., p. 63.

[4M.Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, Gallimard, 2006 ; U. Raulff, Marc Bloch, Un historien au XXe siècle, 2006 ; O. Dumoulin, Marc Bloch, 2000 ; réédition de Apologie pour l’histoire avec préface de J. Le Goff ; réédition des Caractères originaux de l’histoire rurale française, 2006 ; cela confirme la nouvelle jeunesse de ce travail signalée par G.Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire, rééd. 2005, p. 36

[5Je ne m’arrêterai pas ici sur la très utile distinction entre savoir-mémoire-pouvoir opérée par G. Noiriel, op. cit, pp. 210 et sq. (même si le mot « production » me semble plus juste que « mémoire ») ni sur la progression de l’un vers le troisième terme (qui est aussi une perte de substance, mais qui existe, de fait, dans tous les corps de métier).

[6J. Le Goff – P. Nora, Faire de l’histoire, rééd. , 1986, t.1, p. 14-15.

[7G. Noiriel, op. cit., p. 91.

[8Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, I, 22.

[9F. Braudel, Ecrits sur l’histoire, rééd. , 1969, p. 41.

[10M. Bloch, Apologie pour l’histoire, rééd., 1974, p. 29.

[11G. Noiriel, Introduction à la socio-histoire, 2006, p. 38 (infra, Introduction…).

[12S. Bernstein, R. Frank, S. Jansen, N. Werth, Rapport de la commission d’historiens constituée pour examiner la nature des relations de Pierre Cot avec les autorités soviétiques, 1995. Voir aussi St. Courtois, Remarques sur un rapport, 1995 et Fr. Bédarida, « les responsabilités de l’historien ’’expert’’ » in Autrement, n°150-151, janvier 1995.

[13R. Rémond, op. cit. , p. 10.

[14Voir R. Rémond, Paul Touvier et l’Eglise, 1992 ; A. Lacroix-Riz, op. cit., pp. 50 et sq.

[15G. Noiriel, op. cit., p. 59.

[16M. Bloch, op. cit., p. 118.

[17G. Noiriel, Introduction …, p. 109.

[18G. Noiriel, op. cit. , p. 113.

[19bidem, p. 43

[20Ibidem, p. 44.

[21Ibidem, p. 25

[22D. Roche cité par G. Noiriel, op. cit., p. 411.

[23J. Duval et alii, Le « décembre » des intellectuels français, 1998, p. 29.

[24G. Noiriel, op. cit. , pp. 151-210 où il analyse cette crise que nous ne traitons pas ici car elle n’est pas notre objet (sauf pour rappeler quelques données indispensables).

[25G. Noiriel, op. cit. , pp. 152 et sq. où l’auteur se régale à mentionner tous les « tournants » qui donnent le « tournis » et à présenter un premier bilan historiographique.

[26G. Noiriel op. cit. p. 162.

[27ibidem , p. 136.

[28E. Leroy-Ladurie, « L’histoire immobile », in Annales ESC, 29, 1974, pp. 673-692, par exemple.

[29G. Noiriel, op. cit. , p. 187.

[30M. Bloch, Les caractères originaux de l’histoire rurale française, rééd. 2006, p. 59.

[31G. Noiriel, op. cit., p. 63.

[32A. Lacroix-Riz, op. cit. , p. 46 (chiffre datant de la publication de l’ouvrage, certainement en augmentation depuis).

[33P. Bourdieu, Contre-feux 2, 2000, p. 63.

[34G. Noiriel, op. cit., p. 217.

[35A. Mathiez, Autour de Robespierre, 1925, pp. 7-8.

[36G. Noiriel, op. cit,. p. 110, M. Bloch, op. cit. p.19

[37Je prends l’exemple de J.Julliard parce, justement, à la différence de beaucoup d’autres, il est inattaquable du point de vue de la production et de la méthode historiques (comme J. Le Goff, d’ailleurs), au moins dans le passé.

[38A titre de comparaison, R. Rémond explique, honnêtement, que pour les responsables des télévisions, sa présence et son discours introduisaient « le paramètre de la durée » et que les journalistes pouvaient reprendre, à cause de ce statut, ce qu’il avait dit (op. cit., pp. 72-73). C’est donc le statut d’historien qui, par lui seul, rend légitime le discours qui est préalablement attendu. On croit entendre un historien, c’est un politique qui parle.

[39Voir H. Maler et A. Schwartz, Medias en campagne, retours sur le référendum de 2005, 2005.

[40L’Histoire, mai 1992.

[41G. Noiriel, op. cit., p. 236.

[42A. Lacroix-Riz, op. cit., p. 38.

[43M. Dorigny, « lettre à la revue L’Histoire ».

[44M. Bloch, Une étrange défaite, p. 58.

[45G. Noiriel, Introduction …, « l’histoire, en tant que discipline savante, s’éloigne ainsi de la mémoire qui juge » (p. 9) ; contre « les confusions entre histoire et mémoire » (p. 104) ou encore, op. cit. , p. 56.

[46R. Rémond, op. cit., p. 80.

[47R. Rémond, op. cit. p. 34.

[48Sur cette question, voir le remarquable ouvrage de Z. Sternhell,

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Z. Sternhell

Les anti-Lumières : Du XVIIIe siècle à la guerre froide, 2006.

[49Rappelons que ce texte a été écrit en 2006

[50Le Monde, 28 janvier 2006.

[51R. Rémond, op. cit. , p. 45.

[52R. Rémond, « préface » à A. Fleury , « La Croix » et l’Allemagne, 1930-1940, 1986.

[53Ibidem, p. 65.

[54Ibidem, p. 66.

[55M. Bloch, op. cit., p. 35.

[56M. Bloch, op. cit., p. 33.

[57G. Noiriel, op. cit., p. 243 ; M. Bloch, op. cit. , p. 24.

[58Thucydide, op. cit., t. 1, p. 96.

[59. Thuillier et J. Tulard, La méthode en histoire, 1991, p. 123.

[60M. Bloch, op. cit., p. 35 ; lire également P. Veyne « l’histoire conceptualisante » in Faire de l’histoire, t. II, rééd. 1986, pp. 94-133 (notamment les « noyaux de scienticité », p. 94).

[61cité par G. Noiriel, op. cit., p.131.

[62G. Noiriel, op. cit., p. 274.

[63G. Lefebvre, « sur le métier d’historien » (1953), Réflexions sur l’histoire, 1978, p. 95. A moins de distraction de ma part, cet article sur le travail de M. Bloch n’est pas cité par G. Noiriel.

[64M. de Certeau, « l’opération historique » in Faire de l’histoire, t. I, rééd. 1986, p. 37.

[65G. Thuillier et J. Tulard, op. cit, pp. 63 et sq. La vacherie de cette comparaison ne doit pas faire oublier que cet ouvrage donne d’autres conseils nettement utiles.

[66G. Noiriel, op. cit., p. 80.

[67M. Bloch, op. cit., p. 68.

[68G. Lefebvre, « sur le métier d’historien », p. 95.

[69P. Vilar, « histoire marxiste, histoire en construction » in Faire de l’Histoire, t. I, rééd. 1986, p. 236.

[70M. Bloch, op. cit., p. 80. G. Lefebvre disait que cela n’était pas plus « ridicule que le jeu de quilles », art. cit , p. 95.

[71Hegel, La raison dans l’Histoire, rééd. , 1979, p.97.

[72Nous renvoyons aux pages correspondantes de l’ouvrage de Z. Sternhell qui note, avec grande intelligence, que R. Aron refusait cette assimilation (« la différence est essentielle à cause de l’idée qui anime l’une et l’autre entreprise », p. 576) ou à A. Mayer, Les Furies.

[73« Présentation » in Faire de l’Histoire, rééd., 1986, t. I, p. 11.

[74G. Noiriel, op. cit., p. 342.

[75Ibidem, p. 257 ; la concision de la formule révèle l’homme d’expérience échaudé !

[76M. Bloch, op. cit., p. 65.

[77A. Sokal et J. Bricmont, op. cit., p. 15.

[78G. Lefebvre, op. cit. , p. 160.

[79G. Noiriel, op. cit., p. 129.

[80P. Vilar, op. cit., p. 231. Profitons pour signaler un travail collectif sur P. Vilar, Pierre Vilar, une histoire totale, une histoire en construction, Ed. Syllepse.

[81M. Eliard, op. cit. p. 151.

[82G. Lefebvre, « l’expérimentation nous est interdite mais la comparaison la supplée », op. cit. , p. 94.

[83M. Eliard, op. cit., p. 70.

[84G. Noiriel, op. cit., p. 140.

[85ibidem, p. 232.

[86M. Eliard, op. cit. , p. 96.

[87Ibidem, p. 72.

[88Trotsky, utilise le terme dans différents articles en 1925, 1929, 1939-1940 in Défense du marxisme.

[89Lénine, par exemple, dans Ce que sont les amis du peuple (1894) La théorie du matérialisme historique. Manuel populaire de sociologie marxiste.

[90N. Boukharine, La théorie du matérialisme historique. Manuel populaire de sociologie marxiste, 1921 : « En expliquant les lois générales de l’évolution humaine, la sociologie sert de méthode à l’histoire ». Nous n’entrerons pas ici sur la validité de l’œuvre théorique du marxiste Boukharine, fusillé par Staline en 1938.

[91Lénine, Les trois sources du marxisme, (il s’agit des premières lignes de l’ouvrage) ; Fr. Furet m’ayant un jour écrit que j’étais « un marxiste intransigeant, voire un léniniste » (JMS « problèmes de la biographie de Babeuf » in Ph. Bourdin et B. Gainot, La République directoriale, Actes du colloque de Clermont-Ferrand, 22–24 mai 1997, p. 166 ) n’aurait rien trouvé à y redire.

[92P. Naville ne dit pas autre chose (M. Eliard, op. cit., p. 76).

[93E. P. Thompson et son classique La formation de la classe ouvrière anglaise, 1988 ; sur les travaux d’A. Soboul, voir les pages « sociologie historique » (pp. 107-131) de Cl. Mazauric, Soboul, un historien en son temps, 2003.

[94E.P.Thompson, op. cit, p. 15.

[95E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique.

[96Telle est la présentation, sommaire mais correcte, que fait un site Internet de la sociologie durkheimienne.

[97M. Eliard, op. cit., p. 9.

[98G. Noiriel, introduction, p. 16 ; bien d’autres auteurs cités par M. Eliard, op. cit., passim.

[99Z. Sternhell, passim.

[100M. Eliard, op. cit., pp. 120-123.

[101E. Durkheim cité par G. Noiriel, introduction…, p. (1895).

[102G. Noiriel, introduction…, p. 7.

[103E. Durkheim, « Une révision de l’idée socialiste » in E. Durkheim, Textes. 3. Fonctions sociales et institutions, 1975, pp. 163-172.

[104Fr. Simiand, « Méthode historique et science sociale » in Fr. Simiand, Méthode historique et sciences sociales, rééd. 1987, pp.. 113-137.

[105cité par V. Daline, op. cit. , p. 345.

[106G. Noiriel, introduction..., p. 11 ; V. Daline, art. Cit. .

[107G. Lefebvre, op. cit. p. 237.

[108A. Cochin, La révolution et la Libre Pensée, rééd. 1979, pp.39, 40, 44, 61, 79-80, 122, 153, 200, 233-240, 247-248 (j’en oublie peut-être).

[109A. Mathiez : « il (Cochin) appartient à cette nouvelle science … qui s’appelle la sociologie » cité par Fr. Furet, Penser la Révolution française, p. 261.

[110F. Furet, « Augustin Cochin : la théorie du jacobinisme » in op. cit., pp. 257-315.

[111M. Bloch, op. cit., p. 37.

[112Cité par P. Toubert, « préface » in M. Bloch, Caractères originaux de l’histoire rurale française, rééd. 2006, p. 22.

[113bidem,p. 23

[114Ibidem.

[115M. Eliard, op. cit., p. 152.

[116bidem, p. 155.

[117G. Noiriel, introduction…, pp. 14-15.

[118Ibidem, p. 58. Le mot « classe sociale » disparaît ; le recul du P. C. F. est expliqué par « le recul de la combativité ouvrière » p. 83 ; l’ouvrage est achevé d’imprimer en janvier 2006 ; dans quelques semaines, les manifestations et grèves de millions contre le CPE vont donner une actualité nouvelle à ce recul de la combativité ouvrière …

[119E. Mounier, Communisme, anarchie et personnalisme, 1966, p. 67 ; « habitus démocratique » p. 30 ; relevons aussi « dogmatisme libre penseur » (p. 51).

[120P. Bourdieu, Le sens pratique, p. 43 cité par M. Eliard, op. cit., p. 153.

[121P. Bourdieu, La Distinction, 1979, p.191.

[122K. Marx – F. Engels, L’idéologie allemande, rééd. 1976, pp. 45-44

[123J. Duval et alii, Le « décembre » des intellectuels français, 1998.

[124Ibidem, p. 56.

[125Mentionnons seulement le courageux S. Halimi, Les nouveaux chiens de garde, 2005.

[126S. Kaplan, op. cit.

[127J. Duval et alii, Le « décembre » des intellectuels français, pp. 65, 68-69.

[128P. Bourdieu cité par G. Noiriel, op. cit. , p. 202.

[129M. Bloch, op. cit., p. 35.

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