Qu’est-ce que le matérialisme ?
Article mis en ligne le 20 juillet 2012 par IRELP-adm1
Imprimer cet article logo imprimer

A) Premiers éléments de définition du matérialisme


1) Selon l’étymologie, le matérialisme est lié à la matière.


2) Selon le sens courant, le matérialisme signifie l’attachement aux biens matériels et l’absence d’idéal. Ce sens non philosophique a donc une connotation péjorative.


3) Mais même au sens philosophique, le terme « matérialisme » est souvent utilisé de manière péjorative.

Il n’apparaît qu’à la fin du 17ème siècle, bien que des philosophes matérialistes existent depuis l’Antiquité. Mais des penseurs vont se déclarer matérialistes seulement au cours du 18ème siècle. Et c’est surtout au 19ème siècle que des philosophes revendiquent cette appellation. Dès son apparition dans le domaine philosophique, ce concept représente une accusation voire une injure, avant d’être le nom d’une philosophie. Il est l’objet d’une polémique, a un caractère scandaleux, d’où une tendance à la marginalité et même à la clandestinité du matérialisme.


4) Pourquoi ce rejet du matérialisme philosophique ?


Ce rejet est dû aux thèses qu’il soutient. Elles revêtent deux aspects :

- Il s’agit ou bien d’affirmer que la matière constitue la seule réalité existante, autrement dit que tout est matière.

- Ou bien la matière est la réalité fondamentale, par conséquent elle n’est pas la la seule réalité, puisqu’il existe aussi la connaissance et les idées. Selon cette seconde catégorie de thèses matérialistes, la matière est la réalité fondamentale à partir de laquelle s’expliquent les idées. Ainsi, le matérialisme explique ce qui est considéré traditionnellement comme supérieur (les idées) par ce qui est considéré traditionnellement comme inférieur (la matière). D’autre part, le matérialisme refuse souvent l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme, et développe une critique de la religion.


5) Le matérialisme est en conséquence dénoncé par les Eglises depuis le 18ème siècle. Il devient la morale des individus uniquement préoccupés de leur plaisir, le synonyme de la bassesse, de la convoitise futiles, ou encore la marque des esprits bornés, incapables de se projeter hors de leurs besoins immédiats et d’avoir un idéal.


6) Le matérialisme est souvent confondu avec l’athéisme. Il est vrai que l’explication matérialiste de la nature est une explication immanente. Cela signifie qu’on trouve l’explication des phénomènes naturels à l’intérieur de la nature elle-même. (point fondamental)


Au contraire, une explication transcendante consiste à expliquer les phénomènes naturels par quelque chose d’extérieur et de supérieur à la nature, autrement dit par Dieu. Le cœur d’une pensée matérialiste réside dans la façon dont elle envisage la question de l’origine du monde : la matière et non Dieu. D’où une remise en cause des explications mythiques et religieuses du monde. Cependant, tout matérialisme ne constitue pas un athéisme. L’athéisme, le refus de l’existence de Dieu, n’est qu’une conséquence du matérialisme et pour une partie des matérialistes. Par exemple, le philosophe de l’Antiquité grecque Epicure était un philosophe matérialiste, puisqu’il proposait une explication immanente de la nature. En revanche, il n’était pas athée, au sens où il envisageait l’existence des dieux, même si selon lui les dieux ne s’occupaient pas des affaires humaines.


7) Toutefois, le matérialisme produit une critique, une démystification des croyances, des illusions, des préjugés. Il a donc un caractère subversif. Il cherche à libérer la pensée de l’irrationnel, promeut la raison et la conscience lucide contre les conceptions prônant la soumission des consciences à un être supérieur. On comprend pourquoi le matérialisme a fait l’objet du mépris, de l’attaque, voire de l’injure, en particulier des milieux religieux.


8) A travers ces éléments de définition , nous avons d’ores et déjà relevé que :

      - Le matérialisme envisage la matière, ou bien comme seule réalité, ou bien comme réalité fondamentale mais non comme seule réalité (les idées faisant également partie de la réalité).

      - Le matérialisme peut soit être totalement athée, soit admettre des Dieux.

Par conséquent, il n’existe pas le matérialisme, une seule et unique philosophie matérialiste, mais des matérialismes, des philosophies matérialistes.


Les philosophies matérialistes se déploient dans l’histoire et n’apparaissent pas par hasard. Comme l’explique Pascal Charbonnat, dans Histoire des philosophies matérialistes(2007) : « Une philosophie matérialiste n’apparaît qu’à la faveur d’un bouleversement historique. Lorsqu’une société stagne, le matérialisme régresse et disparaît. » Il est donc nécessaire d’exposer les philosophies matérialistes, en d’autres termes les différents matérialismes, en rapport avec les processus historiques.





    B) Les philosophies matérialistes à travers l’histoire


On peut distinguer trois grandes périodes :

1) leur apparition dans l’Antiquité

2) leur extinction du 1er au 17ème siècle

3) leur renaissance et leur développement à partir du 18ème siècle


1) Leur apparition dans l’Antiquité

a) La première philosophie matérialiste de l’Antiquité grecque se développe au 5ème siècle avant notre ère, à une période où le monde grec connaît un essor économique sans précédent. Ceci a pour conséquence un progrès général des connaissances et le développement d’une philosophie nouvelle liée au progrès des sciences.

b) L’atomisme de Démocrite représente cette première philosophie matérialiste. Il consiste en la séparation entière de la connaissance et du surnaturel et dans le rejet des vieux mythes pour expliquer le monde. Démocrite fut un grand savant et un grand voyageur, « le premier grand cerveau encyclopédique parmi les Grecs », selon Marx. Mais rien n’a été conservé de ses travaux connus seulement par quelques témoignages. Il fut le contemporain de Socrate (5ème siècle avant notre ère), philosophe non matérialiste, considéré par la tradition, y compris dans l’enseignement de la philosophie, comme le premier véritable philosophe occidental.

Ainsi, dès l’origine, les philosophies dominantes ne sont pas les philosophies matérialistes.

La doctrine de Démocrite est fondée sur l’opposition de Parménide (penseur pré-socratique, donc juste avant Socrate) entre l’être (ce qui est) et le non-être (ce qui n’est pas). Selon Démocrite, l’être c’est le corps et le non-être c’est l’absence de corps, c’est-à-dire le vide. Toutefois, le vide a une réalité comme les corps. Le vide représente ce qui sépare les corps, le lieu où les corps se situent et se meuvent. Le vide est infini.

Les corps sont constitués d’atomes (d’où l’atomisme de Démocrite ), autrement dit d’éléments matériels solides, petits, indivisibles, insécables (qu’on ne peut couper). Ils sont dotés d’un mouvement perpétuel dans le vide qui entraîne des rencontres, des chocs et donc des processus d’association et de dissociation formant des corps. Les corps en mouvement produisent une pluralité infinie de mondes dans l’univers. L’origine des choses, des mondes est due au hasard des rencontres d’atomes, par conséquent sans plan divin. L’âme, elle-même, est aussi faite d’atomes présents dans le corps. Et même les dieux sont envisagés par Démocrite comme des êtres matériels.

Le concept d’atome constitue une innovation majeure en philosophie, car il permet de définir la première conception matérialiste. On explique la formation de la nature à partir des atomes, donc à partir d’éléments se trouvant à l’intérieur de la nature elle-même. On a donc affaire à la première explication immanente de la nature.

c) L’épicurisme se situe dans la continuité du matérialisme de Démocrite. Mais, à la différence de celui-ci, Épicure produit sa théorie au début de la période de déclin du monde grec (4ème-3ème siècle avant notre ère). Il est le second et le dernier philosophe grec matérialiste. La tradition philosophique matérialiste qui lui succède dans le monde romain ne donnera pas de thèses novatrices, ne fournira que des œuvres interprétant la théorie d’Epicure, comme dans le cas de Lucrèce (1er siècle avant notre ère).

La théorie d’Épicure représente la conception matérialiste la plus achevée du monde antique.

Épicure fonde la première école philosophique matérialiste à Athènes : le jardin. L’entrée porte l’inscription suivante : « Ici tu demeureras dans le bien-être. Ici le bien souverain est le plaisir. »

Les femmes, comme les hommes, y sont admises, ce qui constitue une exception dans le monde grec.

Le testament d’Epicure comporte l’affranchissement de ses esclaves.

Epicure reprend les principes généraux de l’atomisme ancien de Démocrite, y compris concernant les âmes et les Dieux qui sont des ensembles d’atomes. Mais l’héritage de Démocrite est approfondi et détaillé.

Il affirme la conservation de la matière, donc l’éternité au cœur même de la matière, n’accordant aucune place à une éternité transcendante, surnaturelle. Il précise que la nature est accessible à la connaissance humaine grâce à nos sens et à l’activité de nos facultés intellectuelles. Il développe une critique des religions traditionnelles qui font intervenir les dieux dans le monde pour le construire et l’organiser, et dans les affaires humaines pour récompenser les hommes et les punir. Selon Epicure, les dieux sont situés hors des mondes, dans les inter mondes (dans les espaces de l’univers non occupés par des mondes) et ne prennent donc part ni au monde ni aux affaires humaines.

Sa morale elle-même est matérialiste. Ce qui régit l’action humaine, c’est la recherche du plaisir et la fuite de la douleur (d’où l’inscription figurant à l’entrée de son école philosophique). Le but de la vie réside dans le bonheur défini comme ataraxie ou absence de troubles dans l’âme. On y parvient en se délivrant de toute inquiétude, en particulier de la principale : la crainte de la mort.

Le bonheur est donc fondé sur la conception matérialiste de la mort. Dans son œuvre majeure, La Lettre à Ménécée, la mort se matérialise par la dispersion des atomes du corps et de l’âme, ce qui entraîne la fin de toute sensation, donc la fin de la douleur (et du plaisir). Chose rare dans l’Antiquité et même dans toute l’histoire de la philosophie, la mort est considérée par Épicure comme néant, comme rien. En conséquence, il n’existe aucune raison de craindre la mort et il s’agit bien plutôt de se consacrer à la vie, à la goûter au présent, c’est-à-dire à se préoccuper du bonheur.

On pourrait cependant souligner une certaine contradiction ainsi qu’un manque dans l’épicurisme. Le recours aux sens représente un moyen limité de connaître la matière qui, elle, est infinie. Certains phénomènes naturels sont hors de la portée de nos sens. Ceci implique la nécessité d’une véritable science physique qui, à l’époque d’Epicure, n’était pas en mesure de se développer. D’autre part, outre cette difficulté, on note l’absence de conséquences politiques de la pensée matérialiste chez Epicure, en particulier au sujet de l’esclavage antique.

Après l’Antiquité romaine, avec l’essor du christianisme et l’entrée dans la période médiévale, les philosophies matérialistes s’éteignent donc. Pascal Charbonnat, dans Histoire des philosophies matérialistes, p.136 indique néanmoins : « Le matérialisme plonge de force dans le sommeil du condamné, qui sait toutefois que son heure reviendra inéluctablement. »


2) Leur extinction du 1er au 17ème siècle

a) Au Moyen-Age, le christianisme envahit toute la vie intellectuelle. La philosophie et la religion deviennent intimement mêlées. Quiconque émet une critique envers la religion voit sa liberté et même sa vie menacées. En conséquence, le matérialisme est ignoré durant cette période, l’épicurisme reste à peu près inconnu.

b) La Renaissance représentant une rupture par rapport à l’époque médiévale, la situation est différente. Se développent des thèses naturalistes selon lesquelles on ne peut expliquer la nature que par elle-même et non en référence à Dieu. S’ajoute à cela le regain d’intérêt pour l’Antiquité qui favorise la redécouverte de l’épicurisme. En outre, la mise au point du système héliocentriste de Copernic a entre autres pour effet le déploiement de la philosophie la plus audacieuse de la Renaissance , celle de Giordano Bruno copernicien italien. Il défend l’idée du caractère infini de l’univers, de la perte du privilège de la terre et de l’humanité au centre de l’univers, comme l’affirmaient encore les tenants du géocentrisme au Moyen-Age, ce qui l’a conduit sur le bûcher de l’Inquisition en 1600. Subsiste cependant une ambiguïté dans sa philosophie, à savoir l’idée selon laquelle Dieu conserve un pouvoir propre qui le distingue du reste de la nature. Le matérialisme de Giordano Bruno ne représente ainsi qu’un matérialisme partiel.

c) On assiste donc à un certain retour du matérialisme à la Renaissance et au 17ème siècle lié au développement scientifique qui avait été très limité au Moyen-Age.

Cet essor des sciences est fondé sur la théorie copernicienne ainsi que sur la mise au point par Galilée d’une physique véritablement scientifique qui n’avait pu être établie jusqu’à cette période.

La physique galiléenne conduit à l’apparition de la théorie mécaniste qui explique les phénomènes naturels par le mouvement et la matière. On la trouve en particulier chez Descartes qui l’applique à la nature, aux animaux, au corps humain, excepté à l’âme. Car d’après lui, il existe une différence de nature entre la matière et la pensée, celle-ci étant le fruit de quelque chose d’extérieur à la matière, donc de transcendant : Dieu. La philosophie cartésienne est une philosophie non matérialiste, comportant des éléments matérialistes.

Spinoza développe une explication immanente de la nature. Il veut de plus unifier le corps et la pensée, à la différence de Descartes. Spinoza subit de ce fait de nombreuses persécutions au cours de sa vie de la part de différents dogmes religieux. Mais, il pense la nature comme une totalité infinie, inaccessible en partie à la raison humaine. On ne peut donc pas qualifier la philosophie spinoziste de matérialiste.

En somme, même si apparaissent des éléments de matérialisme à partir de la Renaissance, aucune thèse n’est totalement matérialiste pendant cette longue période couvrant 16 siècles, contrairement à l’Antiquité et à partir du 18ème siècle.

3) Leur renaissance et leur développement à partir du 18ème siècle

a) Le mouvement des Lumières, alimenté en France par ceux qui s’opposent à l’Ancien Régime, comporte quelques philosophes matérialistes. Pascal Charbonnat caractérise le matérialisme de cette époque comme « l’option idéologique la plus radicale choisie par une minorité d’intellectuels ».

b) Pour la première fois depuis l’Antiquité, des philosophes (certes une minorité) ont renoué avec une conception immanentiste de l’origine du monde, contre toute idée de transcendance.

c) Mais le matérialisme du 18ème siècle se différencie du matérialisme antique.

La question de l’origine du monde n’est plus la question centrale, car la science a commencé à apporter des hypothèses.

La question centrale devient l’homme et ses facultés.

La faculté de penser est ramenée à la sensation. Nos connaissances dérivent des sens. On se pose désormais le problème de l’origine de la sensation.

d) Les matérialistes de cette période s’interrogent également sur ce qui distingue les êtres vivants du reste de la matière en ces termes : Comment les corps animés et sensibles surgissent-ils de l’inanimé et de l’insensible ?

Cette question est posée chez Diderot et La Mettrie.

La réponse matérialiste du 18ème siècle consiste à dire que la sensibilité est une propriété de la matière.

e) Les défenseurs du christianisme s’opposent résolument aux idées matérialistes de ce siècle et défendent, dans de nombreux textes, les idées de création et de transcendance. Le cardinal de Polignac, par exemple, publie L’Anti-Lucrèce en 1780.

C’est la preuve de la progression des idées matérialistes qui débordent le cercle philosophique et concurrencent la religion.

f) Le matérialisme du 18ème siècle ne représente pas un bloc monolithique. Les grands auteurs, surtout de la seconde moitié du siècle, se nomment La Mettrie, Diderot, Helvétius, d’Holbach.

g) Ils abordent de nombreux thèmes théoriques et pratiques.

Les thèmes théoriques :

- la connaissance et la sensation

- la critique radicale des notions clés de la tradition religieuse et métaphysique (le Dieu créateur et l’âme immortelle)

- le mouvement comme ce qui est essentiel à la matière

- la matière susceptible de penser (affirmation conservant une forme métaphysique corrigée par certains matérialistes : Ce n’est pas la matière qui pense, mais ce sont des êtres matériels, dotés d’un cerveau qui pensent.)

Les thèmes pratiques :

- la critique de l’ordre politique et de ses justifications morales et religieuses (absente dans le matérialisme antique)

- la laïcisation de la morale

- le rapport de l’organisation corporelle et l’environnement social afin d’expliquer la psychologie humaine


Ce dernier thème soulève des polémiques entre, d’un côté La Mettrie et Diderot privilégiant l’organisation corporelle, de l’autre Helvétius accordant la primauté à l’éducation. D’ailleurs, les divergences les plus profondes chez les matérialistes de cette époque portent davantage sur les aspects pratiques que sur les aspects théoriques.


h) Les matérialistes du 19ème siècle suivent deux voies :

- Ils continuent l’œuvre des matérialistes du siècle précédent sur l’origine de la vie et de la sensation dans la lignée de Diderot et d’Holbach, à la lumière des derniers progrès des sciences de la nature. La biologie se constitue comme science à cette période et la théorie de Darwin bouleverse les sciences du vivant.

Celle-ci met en évidence que la variété des organismes est due au long travail de la sélection naturelle et non à un acte de création divine. Elle découvre la filiation de l’espèce humaine et des espèces animales, indiquant par là même que l’espèce humaine ne représente pas une espèce à part, créature de Dieu.

Les milieux religieux sont scandalisés par de telles affirmations.

Mais Darwin publie et diffuse sa théorie, car l’Eglise n’est plus en mesure d’imposer son idéologie dans les mêmes conditions qu’au 17ème siècle envers notamment Giordano Bruno et Galilée.

- D’autre part, une nouvelle philosophie se développe concernant l’histoire et la société à cette époque de l’émergence de la Révolution industrielle et donc de la naissance du capitalisme. Elle s’appuie sur l’économie politique comme science des bases matérielles des rapports humains, ainsi que sur l’histoire comme étude des processus de la vie matérielle et des mouvements sociaux.


i) Le matérialisme de Marx et d’Engels est le produit de ce processus. Dans Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique (1866), Engels souligne que pour le matérialisme, la nature et non l’esprit constitue l’élément primordial. La question de l’origine de la nature est toujours le critère déterminant et la conception matérialiste affirme de nouveau l’immanentisme, donc la capacité de la nature à s’engendrer elle-même.

Leur matérialisme revêt deux aspects :

-le matérialisme historique c’est-à-dire la conception matérialiste de l’histoire. Au sens théorique, il s’agit d’une nouvelle méthode d’analyse et de compréhension de l’histoire et des faits sociaux. Selon cette méthode, les idées (politiques, morales, philosophiques, religieuses…) résultent des rapports de production (tels que par exemple les rapports patrons-ouvriers dans la société capitaliste) au sein desquels s’insèrent les hommes. La matière a donc ici la signification de vie matérielle. Au sens pratique, le matérialisme historique implique la transformation des sociétés par l’activité révolutionnaire de la classe opprimée et exploitée dans sa vie matérielle : la classe ouvrière. « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde ; ce qui importe c’est de le transformer », déclarent Marx et Engels dans L’idéologie allemande (1846).

-le matérialisme dialectique. La dialectique est définie par Engels comme « la science des lois générales du mouvement, tant du monde extérieur que de la pensée humaine. » En effet, une pensée dialectique considère que les choses ne sont ni achevées ni stables, sont dans un processus de changement ininterrompu, comprenant des contradictions et des discontinuités.

Deux idées fondamentales de la dialectique marxiste :

l’idée de processus signifiant le caractère mouvant et transitoire de toutes choses, en opposition avec l’essence immuable et éternelle des choses selon la métaphysique, et conférant à la dialectique un caractère critique et révolutionnaire.

l’idée de totalité selon laquelle les processus sont des ensembles pris dans un mouvement général, et il faut donc saisir les éléments d’un ensemble dans leurs connexions.

Les lois de la dialectique, au nombre de trois, sont présentées par Engels dans La dialectique de la nature :

la loi du passage de la quantité à la qualité, c’est-à-dire qu’une accumulation de variations entraîne la transformation complète de l’état d’un objet. Cette loi est valable pour l’ensemble des sciences. Par exemple, un certain degré de température (zéro degré) conduit au passage de l’eau de l’état liquide à l’état solide (la glace).

la loi de l’interpénétration des contraires, autrement dit la contradiction comme moteur de tout phénomène. Ainsi, un animal est à tout instant le même et un autre. Des cellules de son corps disparaissent en permanence et d’autres cellules se forment. Au bout d’un certain temps, tous les atomes de son être ont été remplacés, et pourtant l’unité de son organisme persiste.

la loi de la négation de la négation qui constitue la forme du devenir de chaque chose. Une chose passe d’une forme à une autre en niant son état actuel, et cet état actuel est lui-même le produit d’une négation antérieure. La graine produit la fleur, la fleur représentant donc la négation de la graine, et la fleur disparaît pour laisser place au fruit. La disparition de la fleur représente le processus qui obéit à la loi dialectique de la négation de la négation. De même, le communisme constitue l’étape historique incarnant cette loi. Il est la négation de la propriété privée qui a été elle-même la négation du communisme primitif des premières communautés humaines.

La propriété privée a représenté une nécessité historique pour faire progresser la production qui était limitée dans le cadre du communisme primitif. Mais la propriété privée, à un certain stade, constitue à son tour une entrave au développement de la production, ce qui nécessite une forme supérieure de propriété : la propriété collective des moyens de production, donc le communisme.

Ces trois lois de la dialectique, fondées sur les résultats des sciences et sur l’analyse historique, permettent d’expliquer le cycle éternel de la matière qui demeure toujours le même et pourtant se transforme sans cesse.


C) Une définition rassemblant tous les matérialismes


1) Engels propose en quelque sorte une définition de synthèse :

Le matérialisme est une pensée libérée de toute entité transcendante. Autrement dit, ce qui fait l’unité des différents matérialismes de l’Antiquité à nos jours réside dans cette conception strictement immanente de l’origine des choses. C’est, nous l’avons vu précédemment, ce qui explique l’impossibilité de caractériser de matérialistes les philosophies entre le 1er et le 17ème siècle.

En 1994, Christian Ruby précise ainsi : « Le matérialiste, il est vrai, n’affirme pas seulement que tout est matière. La matière telle qu’il la conçoit est distinguée par son auto-organisation. »

En d’autres termes, la matière ne dépend que d’elle-même. 


2) Le matérialisme est aujourd’hui le mieux représenté par les scientifiques. C’est déjà le cas dès le 19ème siècle.


3) Le matérialisme est une affirmation nourrie par le développement scientifique. Il ne sépare pas la matière et la pensée, il énonce donc l’unité de l’être, l’unité de ce qui est, même s’il pose la primauté chronologique de la matière sur la pensée. Les travaux de paléoanthropologie, cette science étudiant le développement humain depuis ses origines, ont effectivement montré que la pensée humaine se déploie progressivement. Ce processus est lié au développement du cerveau qui s’effectue grâce à la station verticale, c’est-à-dire grâce au redressement de l’homme, au passage à la bipédie.

4) Le matérialisme n’est par conséquent pas un système, mais un courant de pensée s’adaptant sans cesse aux dernières avancées de la science et aux questions générales qu’elle suscite.


5) A notre époque, les sciences et le matérialisme sont mêlés. Mais leurs approches sont différentes. Les sciences se fondent sur l’expérience, tandis que le matérialisme pose des principes.


6) C’est la raison pour laquelle Pascal Charbonnat, à la fin de son ouvrage Histoire des philosophies matérialistes, considère que : «  Le matérialisme actuel doit inviter les philosophes à devenir scientifiques, et vice-versa, pour que le cloisonnements nuisibles entre les domaines de la connaissance tombent. »

P.S. :

Bibliographie :
- Olivier Bloch Le matérialisme (1995) Que sais-je ? PUF
- Pascal Charbonnat Histoire des philosophies matérialistes (2007) Editions Syllepse

puce Contact puce Mentions légales puce Espace rédacteurs puce squelette puce RSS puce Valid XHTML 1.0 Strict
Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.21.2