La Libre Pensée à reçu l’IRELP sur France Culture, le 8 décembre 2019

 

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Christophe Bitaud : Bonjour. Ma première question sera : qu’est ce que l’Institut de Recherche et d’Etudes de la Libre Pensé ? Pourquoi a-t-il été crée et quelle est sa fonction ?

Jean-Marc Schiappa : Trois brèves questions qui pourraient nécessiter de longues réponses donc je vais essayer d’aller à l’essentiel. L’Institut de Recherche et d’Etudes de la Libre Pensée, IRELP, a été fondé il y a 20 ans et quelques jours, d’ailleurs nous clôturons les activités liées au 20ème anniversaire, sur la base d’un constat cruel mais réel qui est que la plus vieille association de ce pays, la Libre Pensée, dont les premiers cercles organisés remontent au printemps 1848, n’avait pas d’institut approprié. A partir de là, un certain nombre de personnes, dont j’étais déjà, a créé cet institut qui essaye tant bien que mal de fonctionner, de faire vivre et qui a un certain nombre de cordes à son arc.

C.B. : Que peut-on trouver à l’IRELP dans vos archives ?

JM.S. : Oh, c’est un peu comme à la Samaritaine, on peut à peu près trouver de tous. Disons que nous avons une bibliothèque considérable 8 000 ouvrages qui sont pour l’essentiel, mais pas uniquement, relatifs à tous nos champs de compétences on va dire : l’humanisme, l’anticléricalisme, la laïcité, l’histoire, la Franc-Maçonnerie, la théologie. Nous avons des collections importantes de revues chrétiennes de différents pays. Nous avons dans cette bibliothèque des ouvrages, il faut le dire non sans une certaine fierté, que la Bibliothèque Nationale de France ne possède pas. Ça, c’est incontestablement l’un de nos trésors !

La deuxième catégorie de nos possessions, ce sont les archives que nous conservons dans la cave de l’IRELP. Comme je l’ai dit, nous avons été fondés il y a 20 ans et nous avions ce travail de reconquête, de réappropriation de toute l’histoire de la Libre Pensée. Surtout de ces documents qui étaient particulièrement dispersés. Nous avons donc les archives, probablement les plus importantes au monde, relatives à la Libre Pensée. Par exemple, c’est quelque chose que nous montrons toujours à nos visiteurs, en 1940 lorsque les Nazis ont occupé la France ils ont saisi les archives de la LP de la Charente et de la Charente-Maritime, qu’ils ont emmenées au siège de la Gestapo à Berlin. En 1945, quand l’armée russe a pris Berlin, les archives de la Gestapo sont allées à Moscou et au moment de la chute du mur de Berlin et surtout de l’explosion de l’URSS, les archives saisies ont été restituées et nous avons récupéré les archives de Charente et Charente-Maritime d’avant 1940 ! Il est triste à dire que ce sont les archives les mieux conservées de tous ce que nous avons parce que notre travail d’acquisition, de réacquisition d’archives libres penseuses en France et dans le monde est particulièrement important.

C.B. : Les caves de l’IRELP sont encore plus célèbres que «les caves du Vatican» semble-t’il ?

JM.S. : Pas encore mais nous avons bon espoir !

C.B. : Vous avez récemment célébrés les 20 ans de l’IRELP. Pouvez-vous revenir sur cet événement ?

JM.S. : Ces événements plus exactement. Parce que c’était multiforme. On n’a pas tous les jours 20 ans ! Cela a pris la forme par exemple d’un colloque international, mais également d’un ouvrage collectif « Histoire de la Libre Pensée » qui va sortir dans les jours qui viennent. Un ouvrage collectif qui reprend l’histoire de la Libre Pensée depuis ses premiers jours jusqu’à ces derniers jours, quasiment y compris l’actualité la plus récente de la Libre Pensée. Un ouvrage pour résumer cela, car je crois que l’on peut dire qu’aucun ouvrage substantiel et complet sur la Libre Pensée n’a été fait. Et nous avons également publié ce que nous avons appelé « Un livre d’or », puisqu’il s’agissait de collectionner ce que nous avions fait pendant 20 ans, bien évidemment pas l’ensemble, mais un texte particulièrement remarquable à nos yeux pour être publié. Donc ce colloque et ces activités ont donné lieu à de nombreuses rencontres à tous égards.

C.B. Minah ce colloque ?

Yasmina Yefsah : On va peut-être revenir sur le titre de ce colloque qui était « De la diversité des appartenances à l’unité des convictions dans la Libre Pensée ». Le but était de fêter dignement les 20 ans de cet Institut, mais que cet anniversaire ne soit pas juste formel en prenant un moment entre les libres penseurs de France et de l’international pour se rassembler et discuter de nos diversités, mais aussi de notre unité dans les convictions. Cela a permis d’ouvrir un peu nos travaux futurs et de voir que 20 ans se sont écoulés, mais qu’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir, pas seulement en continuant de collecter les archives en France mais en se tournant vers les différents travaux et études qui peuvent être faits à l’international sur la Libre Pensée.

C.B. : Outre cet anniversaire, quelles sont les activités récentes de l’IRELP ?

JM.S. : Nous recevons un certain nombre de chercheurs et d’étudiants ou de curieux ou de militants. Je prendrai un exemple récent : l’actualité sur le Service National Universel a amené un certain nombre de doctorants à réfléchir à ces questions-là et on a découvert dans nos archives les textes mentionnant que la Libre Pensée était la première organisation en France, en 1925, à s’être prononcée pour l’objection de conscience. Cela montre bien que l’histoire de la Libre Pensée est consubstantielle à l’histoire de ce pays. Il y a des tas d’éléments qui sont produits par l’histoire de la Libre Pensée ou par son activité qui sont maintenant dans le patrimoine commun des acquis démocratique de ce pays. La guerre, contrairement à ce que l’on peut croire ne s’est pas terminée le 11 novembre 1918, il y a eu un certain nombre d’opérations militaires. Ceux qui se souviennent de « Capitaine Conan » de Tavernier comprennent de quoi il s’agit. Dans la France de 1925, la question de la guerre et du refus de la guerre et donc de l’objection de conscience n’est pas quelque chose de simple. Le fait que la Libre Pensée dans son congrès, après en avoir discuté longuement, prenne position en faveur de l’objection de conscience n’était pas du tout un événement politique mineur. C’est un exemple.

Avec nos amis étrangers, nous avons lancé un appel international pour créer une structure souple d’échanges au niveau international de toutes ces connaissances historiques sur la Libre Pensée. Même si l’IRELP est située en France, dans le 13ème arrondissement de Paris, la Libre Pensée est un phénomène mondial il ne faut jamais l’oublier.

Y.Y. : Un premier bulletin suite à cet appel a été sorti.

JM.S. : Effectivement cet appel a abouti à une première lettre d’information, mais comme c’est une lettre particulièrement modeste, on ne fera que la mentionner.

C.B. : Votre modestie vous honore. Quelles sont les perspectives de l’IRELP ?

JM.S. : D’abord nous reposer ! Non, je blague totalement car l’IRELP ne connaît pas le repos. Nous sommes en relation étroite avec la Fédération Nationale de la Libre Pensée. L’IRELP va donner un coup de main sérieux à l’organisation d’un colloque sur « Littérature et Libre Pensée » mi-février sur 2 jours, avec des partenaires internationaux particulièrement importants d’Uruguay, de Pologne sur des thèmes divers sur les relations entre littérature et libre pensée. Cela fait partie de notre perspective immédiate.

Sous une forme que nous n’avons pas encore précisée, l’IRELP va participer au congrès mondial de la Libre Pensée qui se tiendra à Madrid en septembre 2020 et utilisera ce congrès pour en faire un lieu d’échanges. Se sera incontestablement un événement fort de l’histoire et de l’activité de l’IRELP pour les mois qui viennent.

C.B. : J’ai eu vent également de travaux que suivaient l’IRELP sur le STO et les algériens en 1942. Est-ce que vous pourriez nous en dire quelques mots ?

Y.Y. : Ce n’est pas exactement le STO, car on ne peut parler de STO pour les algériens en 1942. Annie Lacroix-Riz, une historienne, a sorti récemment un livre « La non-épuration en France de 1943 aux années 1950 », dans lequel elle site à un moment un accord entre Vichy et les nazis pour que 100 000 algériens aillent travailler de force en Allemagne. Suite à cette publication, on s’est posé la question de creuser un peu plus cette question des 100 000 algériens qui sont forcés d’aller travailler en Allemagne et autour de cette problématique : chair à canon en 1914/1918 et chair à usines en 1939/1943. Le but serait de regarder dans les archives et de prendre contact avec d’autres historiens qui ont travaillé sur la Seconde guerre mondiale ou sur l’action des travailleurs algériens en France et au Maghreb et donc d’approfondir cette question. Surtout dans un contexte où il y a actuellement une révolution en Algérie, où les travailleurs algériens sont plus qu’impliqués.

C.B. : Auriez-vous d’autres informations à nous apporter sur l’IRELP ? J’aimerai que vous appuyiez un petit peu sur l’aspect international qui me parait très important. Vous l’avez évoqué, la Libre Pensée est un mouvement international et cet aspect-là m’intéresse particulièrement. Et peut-être sur le travail qui est mené avec la Fédération Nationale concernant les rencontres de Madrid autour de la laïcité et de l’instruction. Comment allez-vous prendre votre place dans cette perspective internationale et sur cette rencontre de Madrid ?

JM.S. : Très schématiquement : la Libre Pensée est une association internationaliste et internationale. Les choses ne sont pas obligatoirement identiques. Et cela dès le départ y compris pour des raisons d’exils : pensons plus particulièrement à l’exil de Victor Hugo célèbre libre penseur, mais il n’était pas le seul à avoir été chassé de France par le bonapartisme de «Napoléon le petit». Cette association internationale est obligatoirement de cette nature dans la mesure où l’aspiration à la laïcité, l’aspiration à la séparation des Eglises et de l’Etat est mondiale, multiforme. Je vais prendre un exemple que malheureusement l’actualité a révélé encore plus : la Séparation des Eglises et de l’Etat a eu lieu il y a quelques années en Bolivie, cela explique peut-être un certain nombre de choses actuelles, et cela a eu lieu sous une forme très précise : c’est le seul pays au monde ou c’est par référendum que la séparation des Eglises et de l’Etat a été obtenue. En France c’est la célèbre loi du 9 décembre 1905, aux Etats-Unis, c’est le premier amendement et c’est encore autre chose dans d’autres pays.

Ce sont ces spécificités, comment le même fond, la même aspiration à la laïcité, ce sont incarnés dans différents pays, qui font partie de notre réflexion au niveau international. C’est avec pour le moment des chercheurs, des universitaires, des militants d’une douzaine de pays que nous travaillons sur ces questions. Cela va bien évidemment s’incarner dans le congrès de Madrid de septembre 2020.

Nous avons un certain nombre d’activités qui sont loin d’être achevées, déterminées. Par exemple nous avons un projet qui n’est pas facile, mais donc passionnant : l’histoire du mouvement ouvrier est engluée d’un certain nombre de mythes, de mystifications, d’escroqueries intellectuelles. J’en prendrai une parmi beaucoup d’autres. On nous présente très régulièrement Jules Guesde comme étant un marxiste. Ceux qui connaissent un peu l’histoire du mouvement ouvrier voient que c’est une escroquerie abominable. Donc nous avons décidé, c’est un de nos chantiers, d’ouvrir la perspective d’un colloque sur les mythes du mouvement ouvrier. Par exemple l’opposition entre Marx et Bakounine pendant la Première Internationale est quelque chose qui a été revisité par nous et qui doit l’être encore plus.

Cela fait partie des choses que nous devons faire. Des choses que nous devons travailler. L’activité de l’IRELP est une activité permanente, incessante. D’ailleurs c’est pour cela que vous pouvez nous contacter de façon extrêmement simple via notre adresse mail : irelp@laposte.net. Il faut sera fait le meilleur accueil j’en suis persuadé !

C.B. : J’en suis convaincu également. L’IRELP, à travers les actions que vous nous avez présenté, peut apparaître au premier abord comme un mouvement qui s’intéresse à l’histoire et donc plus qui s’adresse particulièrement aux chercheurs, mais est-ce que n’importe quel citoyen peut adhérer à l’IRELP et s’y investir ?

JM.S. : Oui ! Nos portes sont très largement ouvertes. Il suffit de vouloir, il suffit d’avoir envie de chercher, de lire, de farfouiller dans nos archives qui, j’insiste, sont considérables.

C.B. : C’est une invitation que j’espère de nombreux auditeurs sauront prendre à la lettre. Jean-Marc Schiappa et Minah, je vous remercie.

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